GALANTERIE MASCULINE ET "ALIENATION OBJECTIVE" DE LA FEMME :
par Yves Alexandre CHOUALA
GRAPS
CONSIDERATIONS INTRODUCTIVES :
DON ET INTERET : PRIX DES CHOSES DONNEES ET VALEURS DES GENS QUI REÇOIVENT.
Les discours de genre et du féminisme consacrés, discours dans une large mesure
critiques du système social de «la domination masculine » (BOURDIEU, 1998) sont aussi
pour la plupart des rationalisations de légitimation de la mobilisation sociale pour
«légalité dans la différence » (BADINTER, 1986), pour la parité des sexes en
tant quexpression de la modernité : « C'est essentiellement la question de la
modernité qui [est] lenjeu dans le débat sur le statut de la femme » (SAMANDI
1998 : 4). Dans ces discours où la femme dispose d'une surface de prise de parole de plus
en plus large, celle-ci dénonce, sans porter de gangs et avec une ferveur idéologique et
militante, son exclusion politique (DIAW et TOURE, 1998, UNIFEM & IAD nd), sa
relégation dans les sphères de la maternité et du ménage (BARBIER, 1985), son
encadrement et/ou enchaînement administratif à travers la forte discrimination sexuelle
dans la distribution des emplois et des rémunérations (AKUFFO, 1990), son enferment dans
lunivers clos de la satisfaction des pulsions érotiques de l'homme (YACINE 1992).
Au total la femme remet en cause, avec véhémence et de manière radicale un ordre social
phallocratique et patriarcal : « lhomme lavait écartée de la vie publique,
et il a construit sans elle notre civilisation (...) une civilisation masculine, tout
ordonnée aux valeurs masculines, où manque tragiquement ce que la femme pourrait
apporter (...), la femme a maintenant un rôle particulier et important à jouer»
(TOURNIER, 1979 : 5 ).
L'exigence de la remontée sociale de la femme se nourrit de la mise en exergue du «temps
long» de la masculinisation des sociétés. Plus exactement, les constructions
intellectuelles révocatrices de Iordonnancement androcentrique des relations
sociales/humaines insistent, de façon quasi-unanime, sur la construction sociale des
rôles sexuels. Le sexe, défini comme une catégorie sociale, est une construction de la
phallocratie tout comme la distribution sexuelle des rôles et des tâches est une
production purement culturelle (BOURDIEU, 1998 : 29 ; SYDIE, 1987 ; FREEDMAN, 1997 ;
BIGOMBE, 2000 : 231-271) : «Lordre social est fondamentalement marqué par
landrocentrisme et le patriarcat. Cest un système qui place l'homme en son
centre, au sommet des hiérarchies qui utilisent soit ouvertement, soit de façon subtile
tous les mécanismes institutionnels et idéologiques à sa portée (...) pour reproduire
cette domination des hommes sur les femmes » (MENTHONG, 2000 : 102).
Quoique sapparentant à un phénomène historique en ce sens que «la politique du
mâle » ou «la domination masculine » est devenue une «institution (...) inscrite
pendant des millénaires dans l'objectivité des structures sociales et dans la
subjectivité des structures mentales» (BOURDIEU, 1998:4), la domination des hommes ne
saurait équivaloir à un phénomène naturel, inscrit dans l'en-soi du monde. La
prééminence masculine n'est non plus un phénomène nécessaire si par ce mot on entend
ce qui ne peut ne pas être ou être autrement tel quil est. Elle résulte tout
simplement dune conjoncture de positionnement favorable au genre masculin dans la
structure des rapports de force et de sens qui trament la réalité sociale. Si l'actuel
«équilibre des tensions» (ELIAS, 1991) et des positions hommes - femmes nest ni
naturel ni nécessaire, il est donc marqué du sceau du réversible dans l'optique de la
(re)construction de l'égalité entre lhomme et la femme (BADINTER, 1986).
Cest le principe de rationalité des productions théoriques qui foisonnent
actuellement sur la thématique du genre. La parité des sexes sert ici dutopie
critique, de tour dorientation, de cadre à priori de rationalisation et de
légitimation des théories et pratiques de genre. « Genderiser » - Engendering
(IMAM, MAMA et SOW, 1997) aussi bien les sphères politiques, économiques que les
sphères de la production des savoirs sonne désormais comme un impératif catégorique au
sens kantien, c'est-à-dire comme une loi universelle de l'entreprise heuristique
féministe.
Toutefois cette analyse de la domination des hommes sur les femmes à partir de la
structuration matérielle, organisationnelle et parfois symbolique du champ social, si
elle conduit à une indéniable critique de la société des hommes avec sa quotidienneté
machiste, ne laisse pas moins dans lombre des pans entiers de la réalité de la
domination dont est victime la femme ; compte tenu de la diversité des champs sociaux de
réification anthropologique du genre féminin. P. MBOW est sans doute pertinente
qui note lucidement : « les théories sur le genre qui ont émergé depuis bientôt une
vingtaine dannées, et qui se fondent sur la définition de linégalité des
sexes comme un produit social et culturel, ne me semblent pas suffisamment puissantes pour
subvertir les rapports entre les hommes et les femmes » (1999).
En réalité, si, dans un monde qui connaît de profondes transmutations, la femme
sinscrit dans les dynamiques en cours comme une force émergente, porteuse et
créatrice dhistoire, il est aussi à remarquer son accommodation, voire sa
participation à la perpétuation de certains dispositifs sociaux de son infériorisation
et de sa domination. Cette domination et cette participation peuvent ne pas savérer
des modalités conscientes et autonomes de linsertion de la femme dans le divers
social ; eu égard à la nature subtile de la structuration matérielle et symbolique du
champ social marqué par la domination masculine (BOURDIEU, 1998). Il y a bel et bien
comme une historicité de la minorisation sociale de la majorité féminine qui rend
parfois inévidente une remise en cause de la part de la femme de certains éléments de
lordre social et symbolique participant de la reproduction du phallocratisme.
Pourtant la «rupture du silence » (THORNE FINCH, 1995) qui accompagne l
«inscription du genre à lordre du jour » (UNIFEM, NGLS, 1995) ainsi que la
revitalisation de la «pensée féministe » (THONG, 1989) en tant que «toute analyse,
toute action, tout geste posant comme conflictuels les rapports entre les sexes et visant
à en comprendre la nature ou à en modifier les termes » (ABLITUR et ARMOGATHE, 1977 :
7) devrait pouvoir ne pas laisser à labri des phares du dévoilement quelque lieu
commun/banal ou subtil dexercice de la domination masculine que ce soit. Plutôt que
de cela, cest le constat dune pluralité de lieux communs de validation de
lassujettissement féminin laissés en friche par les études sur les femmes qui est
à faire. Cet état de fait qui nest pas moins une méprise pourrait
sexpliquer, dans une large mesure, par la faible réflexivité qui caractérise les
savoirs et les pratiques actuels de genre et du féminisme. Dans les discours du
féminisme et de genre dominants, il est faiblement examiné les moyens par lesquels les
acteurs féminins contrôlent, de façon réflexive, ce quils font et comment la
femme utilise les règles et les contraintes liées à landrocentrisme, se
réapproprie les ressources que lui offre la conjoncture de la domination masculine, les
usages que la femme fait de ses avantages sociaux de genre dans la (re)construction de son
interaction avec lhomme. Au fondement de cette faible lisibilité réflexive des
dynamiques féministes semble se trouver la surface on ne peut plus grande prise par ce
quil est devenu commode de désigner le «féminisme dEtat » (MBOW,
1999) dans lequel, à travers lacteur féminin, sexpriment les enjeux de
modernité et de civilisation politiques : « Enjeu politique et idéologique central dans
ces sociétés secouées par de profondes mutations, la femme devient aussi une sorte de
paramètre politique dans la différenciation des choix fondamentaux des régimes en place
et une stratégie pour la perpétuation de l'ordre traditionnel ou au contraire son
dépassement » (SAMANDI, 1999 : 3). Lenfermement de la question féminine dans le
volontarisme politique est un élément majeur de la conjoncture de «la croisée des
chemins » (NZOMO, 1999) que traverse les études de genre en Afrique. Celles-ci souffrent
tout aussi de l'idéologie du complot masculin qui biaise nombre d'analyses.
Pour sortir de ces territoires d'analyse à faible fertilité heuristique, de nouvelles
orientations des études de genre et du féminisme sont en cours. Parmi celles-ci la
domination symbolique jouit d'un grand attrait. Dans les études sur la domination
symbolique, un aspect reste dominant : celui de la structuration sociale et
institutionnelle de l'ordre social androcentrique avec sa consécration de
linégalité entre lhomme et la femme, de la spoliation, de l'exploitation et
de la réification de la catégorie féminine par celle masculine. La situation est très
saisissante en Afrique où la femme, bien que détenant lessentiel des leviers de
commande de la production des subsistances, subit toujours ce quon nest pas
loin de considérer comme un esclavage car elle continue de «vivre par personne
interposée, à travers lhomme » (NIN, 1977). Sil y a ainsi comme une faible
mutation de la vision sociale de la femme, cest parce que les symboles et leur
profond ancrage dans les interrelations sociales semblent rester en marge des éclairages
théoriques et des actions pratiques en vue dune pleine autonomisation de la femme.
J. FREEDMAN a bien perçu le problème, qui se demande si «les représentations ont
changé suffisamment pour comprendre les nouveaux rapports sociaux qui existent entre les
hommes et les femmes » (FREEDMAN, 1997 : 11). En réalité, la domination masculine est
au aujourd'hui pour lessentiel une domination symbolique ; c'est-à-dire
quelle «passe par la construction des représentations, des images, des
stéréotypes » (FREEDMAN, 1997 : 11). Si la domination masculine est aujourd'hui
essentiellement et fondamentalement symbolique, il convient denvisager, de manière
forte, une perspective analytique qui tend à «comprendre les femmes à travers
lanalyse des discours masculins sur elles » (FREEDMAN 1997 : 11).
La présente étude voudrait se situer dans cette perspective en analysant la galanterie
masculine par rapport à sa construction par lhomme. Il sagit de tenter une
compréhension des imaginaires masculins des gestes de sociabilité de lhomme en
direction de la femme. L'étude tente daller beaucoup plus en profondeur en essayant
de comprendre la façon dont la femme se construit, se perçoit, se réalise et se
satisfait à lintérieur des schémas masculins de sa construction. Par ailleurs une
dimension importante de l'étude s'inscrit dans une « sociostratégie » des
représentations attachées aux moyens masculins de stabilisation de la relation inégale
entre lhomme et la femme. Il s'agit ainsi de faire dans une certaine mesure une
«biographie sociale (en terme de valeur) des choses» que l'homme «donne » à la femme.
Comment simbriquent dans les univers masculins et féminins tout à la fois le prix
des choses dont bénéficie la femme sous la forme davantages de genre et la valeur
des personnes féminines ?
L'argumentaire de cette étude est celui de la civilisation des choses : le prix des
choses données mesure la valeur des personnes qui reçoivent. La chose donnée à la
femme représente la valeur féminine objectivée. La galanterie masculine est une mise en
réification des personnes de genre féminin. Elle est la théâtralisation dun
habitus androcentrique ; habitus fortement réducteur de la femme en une pauvre chose. En
tant que prise en charge de la femme par lhomme, la galanterie masculine est une
stratégie d'érosion de la prise de conscience par la femme de son conditionnement à sa
chosification par lhomme. Aussi la modernité féminine, c'est-à-dire la dynamique
de libération de la femme implique que celle-ci sorte du monde des choses de lhomme
; quelle sorte du lien social de domination et de sujétion que structurent les
avantages sociaux de femme qui constituent en fait un dispositif de son encadrement et de
son enchaînement. La tâche est celle de la refondation du lien civil qui doit être un
lien déquité et de parité avant dêtre un lien de civilité et de
complémentarité.
La «biographie sociale des choses» que lhomme «donne» à la femme sera inscrite
dans une perspective «anthropostratégique». Le néologisme conceptuel
«anthropostratégie » tente de désigner la mise en interaction dynamique et opératoire
de la démarche anthropologique «dans sa relation symbolique à lobjet et une
symbolique inhérente à la configuration des objets» (JEUDY, 1997 : 234) concernés par
un processus d'objectivation et dinterprétation et l'analyse des conduites
stratégiques en tant qu'examen de la manière dont «les acteurs contrôlent de manière
réflexive ce quils font, et comment ils utilisent des règles et des ressources
dans la constitution de linteraction » (GIDDENS, 1987 :439).
L«anthropostratégie» est une mise en exergue des représentations symboliques des
«gestes » masculins à lendroit des femmes ainsi quune objectivation de la
façon dont ces représentations déterminent et orientent le commerce des relations
hommes-femmes. Cette étude mobilise aussi deux paradigmes qui s'imbriquent dans une
perspective opératoire et complémentaire : l'«aliénation objective » et l«
habitus social ».
L'«aliénation objective » est un paradigme de H. MARCUSE qui désigne le processus par
lequel «les individus s'identifient avec lexistence qui leur est imposée et ils y
trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification nest elle-même
quun stade plus avancé de laliénation ; elle est devenue tout à fait
objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée » (MARCUSE, 1968 :
36). L «aliénation objective » renvoyera ici à lappropriation féminine de
«lhabitus social » androcentrique que constitue la galanterie masculine. L'habitus
est, chez ELIAS, ce que «tout individu si différent soit-il de tous les autres, partage
avec les autres de sa société » (ELIAS, 1991 : 11). La propension des femmes à
bénéficier de leur avantages sociaux de genre constitue un véritable «habitus », un
système de dispositions durables et transposables (BOURDIEU et WACQUANT, 1992) un fond
commun de comportements et de schèmes de perception et de pensée qui structurent la
vision féminine de lhomme. Il devient difficile pour la femme «civilisée » dans
un tel contexte de voir dans les avantages sociaux de genre, des moyens de son
enrôlement, de sa persécution et finalement sa domination. Si on considère que la
civilisation est la reconnaissance de la socialisation et de ses valeurs, ce cadre
théorique est susceptible de permettre une discussion fructueuse autour de ce qui
apparaît comme une reconnaissance par la femme des valeurs machistes qui structurent la
quotidienneté.
I ECONOMIE SYMBOLICO-POLITIQUE DE LA GALANTERIE MASCULINE
Il est indispensable que les hommes disent aux femmes pourquoi ils se préoccupent tant
d'elles parce que, dans le fonctionnement historique des sociétés humaines, le «souci
dautrui » (SINGLETON, 1991) na nullement été au fondement du comportement
social de l'individu. Tout comportement social de lindividu est transactionnel et
stratégique en ce sens qu'il vise toujours à faire évoluer une situation profitable à
soi, à atteindre des buts et à réaliser des objectifs que se fixe lindividu. Ces
buts et objectifs doivent être compris en termes de gains sociaux dans un contexte de
pluralité des intérêts individuels qui transforment le champ social en arène de
concurrence et en terrain d'expression des rapports de force. La galanterie masculine, qui
désigne la pluralité des régimes de faveurs et d'avantages que l'homme concède à la
femme, sinscrit dans une conduite sociale stratégique et réaliste dont la
finalité est latteinte de plein fouet de la «cible» du plaisir masculin que
représente la femme. « Chaque société, note Y. POIRMEUR, assure la domination
masculine par des voies différentes (...) Ainsi le modèle de «cour », qui (...) a
structuré la «civilisation des murs », a-t-il institué durablement, un certain
rapport entre les hommes et les femmes fait de politesse, de courtoisie et de galanterie ;
celui-ci ; largement diffusé, tient subtilement les femmes à distance des choses
sérieuses et préserve, en les détournant, le monopole masculin sur les affaires
politiques » (2000 : 317). Il convient ainsi, afin d'avoir une meilleure compréhension
des imaginaires masculins de la gentillesse en tant que moyen dassujettissement et
technologie denrôlement, den faire une économique symbolico-politique
susceptible de mettre en exergue les motivations spécifiques et les intérêts personnels
des «galants » masculins.
A - Gentillesse mâle, investissement et violence.
Dans les approches cognitives, «investir c'est à la fois engager un capital, occuper une
place, charger un objet d'une signification affective prévalante » (MBAÏSSO ; nd : 25).
La galanterie masculine apparaît bel et bien comme un investissement. A l'intérieur de
celle-ci se joue en effet l'assujettissement et la minorisation sociale du « deuxième
sexe ». En tant que moyen d'encadrement, la galanterie masculine construit la femme comme
«sexe faible» ; «être faible» nécessitant, pour sa survie, de «vivre par personne
interposée, à travers lhomme » (NIN, 1997). Depuis le dévoilement et
linscription des dominations directes et violentes de lhomme sur la femme
(KACZAMEK, 1990 ; FRENCH, 1992 ; DAYRAS, 1995) dans le registre de la décivilisation des
murs civiles et domestiques, la galanterie masculine apparaît comme lune des
ressources subtiles mises en uvre par l'homme dans loptique d'apprivoiser la
femme et de sassurer de ses largesses sexuelles/érotiques. Il apparaît donc
important de creuser les diverses rationalités au cur de la galanterie masculine et
de mettre en perspective la pluralité des stratégies qui en constituent le sens.
Pour ce qui est des divers types de rationalité inhérents à la posture élégante et
civilisée adoptée spontanément par l'homme en face de la femme, elles sont toutes
instrumentales cest-à-dire quà l'intérieur de celles-ci se déploient des
finalités a priori de domination et de réification de la femme.
La raison de la galanterie masculine s'affirme dabord comme une raison réifiante,
chosifiante. La civilisation masculine des mille et une faveurs et avantages accordés à
la femme en raison de son être de femme et imaginée et perçue comme orifice ne se fonde
pas sur la considération de la femme comme «fin en soi » au sens kantien du terme ;
c'est-à-dire comme ce qui possède une valeur en soi (KANT, 1986). Il y a, pour
paraphraser P. BOURDIEU, comme «une complicité ontologique » (BOURDIEU, 1994 : 154)
entre le genre féminin, le recevoir-des-choses-de-lhomme et la réification de la
femme. Il y «prévalence des orifices et des protubérances » (MBEMBE, 2000 : 144) dans
la pratique sociale de la galanterie masculine. Le goût ou lappétit des orifices
féminins est un habitus masculin et détermine les élans altruistes de lhomme, les
largesses, les délicatesses et les faveurs accordées à la femme en tant que possesseuse
dorifices. Ainsi céder sa place à la femme à lintérieur dun bus ou
dune salle dattente, prendre sur soi le règlement de la note dun pot
pris en compagnie de la femme, donner argent de poche et cadeaux divers, réaliser nombre
dachats pour le compte de cette dernière ne sont nullement des gestes qui
traduisent une «bonne volonté » masculine ; si on entend «bonne volonté » au sens
kantien : « ce qui fait que la bonne volonté est telle, ce ne sont pas ses uvres
ou ses succès, ce nest pas son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé,
cest seulement le vouloir ; cest-à-dire que c'est en soi quelle est
bonne » (KANT, 1986 : 89). Si la galanterie masculine nest pas une bonne volonté,
elle est comme cela a déjà été indiqué un investissement dans le marché des orifices
féminins. Les préoccupations masculines à l'égard du genre féminin sont donc des
conduites stratégiques mues sinon par le désir de possession de la femme du moins
d'accès à ses paradis érotiques. Qui ne se souvient en effet du troc proposé par le
chanteur français Georges BRASSENS dans lune de ses chansons célèbres : « le
petit point de parapluie contre le petit coin de paradis » ? Le discours masculin
dévaluation de ce troc, discours éminemment corrupteur, a persuadé la femme
quelle « ne perd pas au change ». Il s'agit là bel et bien dune corruption
symbolique parce que, dans ce commerce, l'homme troque toujours un objet contre le corps
de la femme. C'est ici quil convient de revenir sur largumentaire principal de
cette étude pour souligner que le prix des choses que lhomme donne à la femme
mesure, voire même dépasse, la valeur des personnes féminines. Le rapport de
lhomme à la femme dans la galanterie masculine est un rapport à la chose. Entre
lhomme et la femme, le rapport nest pas celui du « je-tu » mais plutôt
celui « je-cela » (TOURNIER, 1979 : 15-25). Ce nest point un rapport, une relation
de face à face entre deux consciences libres ; mais plutôt un face à face entre une
conscience, un pour-soi et un en-soi-pour-autrui . La diversité des régimes de faveurs
et davantages que la société des hommes accorde au sexe de la femme couvre et
découvre une raison pragmatique en tant que saisie des opportunités concrètes
qui soffrent à un acteur. Raison de lefficacité, cest-à-dire de la
production de leffet attendu, la raison pragmatique l'est aussi. Dans le cas qui est
ici analysé, la raison pragmatique de la galanterie masculine s'inscrit dans une
stratégie dencerclement, d'enrôlement de la femme par larrimage de sa valeur
personnelle aux choses quelle reçoit de lhomme. Les entretiens menés dans le
cadre de cette étude révèlent que les hommes, dans leur majorité, préfèrent être
perçus par les femmes comme « efficaces », « vigoureux », « puissants » et moins
comme « gentils » ou « galants ». Comme on peut le constater, les représentations
féminines de la masculinité préférés par les hommes sont celles qui ont une forte
saveur virile, phallocratique.
La galanterie masculine obéit tout aussi à une raison marchande et comptable (HUFTY,
1998). Lhomme, la plupart du temps, procède à une comptabilisation des choses que
la femme reçoit de lui en termes de gages sexuels. La raison comptable est une raison
instrumentale qui insère la personne de la femme, mieux le corps de la femme dans la
sphère dune marchandise. Cest la « marchandisation » de la femme (LOUIS,
1999 : 13-15) ; une « marchandisation » dans laquelle la femme ne détermine nullement
de façon autonome son propre prix. Le sexe comme bien commercialisable acquiert une
préciosité car comme le souligne A. APPADURAÏ, léchange économique crée la
valeur : la valeur est attachée aux marchandises échangées et le lien entre marchandise
et valeur est une création politique (1986 : 3-4). La politique étant de sexe masculin
(SINDJOUN et OWONA NGUINI, 2000 : 13-17), la détermination de la valeur des orifices
féminins est une prérogative masculine.
Au total la raison altruiste masculine n'est pas une raison civilisée ;
cest-à-dire fondée sur la bonne volonté en tant que visée des fins universelles.
Dans la raison altruiste masculine, la solidarité, le « souci d'autrui »,
lentraide se sont effacés au profit de l'efficacité et de la calculabilité de la
« raison comptable » qui, dans la dynamique des échanges entre lhomme et la
femme, a pour plus haute destination pratique de fonder la rétribution de l'effort de la
galanterie masculine en offres érotiques. Pour ce qui est des stratégies, la galanterie
masculine est un moyen et une forme dassujettissement et de validation de la
minorisation sociale du « deuxième sexe ». Dans ce sens, la galanterie masculine se
donne dabord à voir comme une prise en charge de la femme par l'homme. C'est
linstitutionnalisation sociale des égards, des délicatesses bref d'une société
de cour qui entoure la femme. Dans la société de cour que symbolise la galanterie
masculine, la femme bénéficie dune position distinctive ; mais il ne s'agit pas
dune distinction de type bourdieusien marquée par la démarcation et lascendance.
L'institutionnalisation de la galanterie masculine rime plutôt avec la banalisation de
«la domination masculine ». En effet, toute domination, pour sa perpétuation, tente
toujours de se structurer sur le mode de la banalité au sens que A. MBEMBE donne à cette
expression : « Est de lordre de la banalité, ce qui est attendu, parce quil
se répète sans grande surprise, dans les faits et gestes de tous les jours » (2000:
137). Et à I. RAMONET dajouter qu«on domine dautant mieux que le
dominé demeure inconscient (...). La relation de domination nest plus seulement
fondée sur la suprématie de la force [mais aussi sur ]le contrôle des esprits (...). Le
grand enjeu consiste à domestiquer les âmes » (2000 : 5).
La galanterie masculine est une stratégie de domination, de domestication des âmes parce
quelle procède à une déresponsabilisation sociale de la femme. Elle est un moyen
de domination durable parce que la femme ne saurait revendiquer une
autonomie/émancipation dans un contexte où elle se fait prendre en charge
quotidiennement, étant entendu que la prise en charge équivaut sinon à une défaillance
de soi du moins à une hétérénomisation de soi.
Structuration sociale de la dépendance de la femme à l'égard de l'homme, la galanterie
masculine est aussi la construction de l'homme en principal allocataire des utilités
sociales de survie et d'atteinte du bonheur - comme « contentement de son état » (KANT,
1986 : 1988) de la femme. Dans la galanterie masculine, la femme ne tourne
nullement autour d'elle-même et pour elle-même : elle gravite plutôt autour de
lhomme et pour lhomme.
B - Galanterie masculine, droit de propriété et droit de disposer.
En tant quensemble de dispositions de bienveillance et de sollicitude que l'homme
manifeste à l'endroit de la femme, la galanterie masculine, dans la perspective des
conduites stratégiques, est, dans une large mesure, une pratique sociale de
capture/appropriation du corps féminin. La gentillesse mâle est la structuration d'une
coutume, d'un droit légitime d'utiliser et de disposer des territoires du jouir dont
regorge le corps féminin. La galanterie masculine fonctionne globalement sinon comme le
prix du moins comme la modalité d'accès à l'univers génital féminin. Jauge de la «
virilité dun homme » comme à Soweto en Afrique du Sud, « témoignage » - en
tant que la preuve ou le signe de lintention (offre) érotique comme dans les
milieux populaires camerounais - la bienveillance masculine relève du registre de la
recherche du contact physique et charnel avec le corps de la femme ; contact qui doit
culminer dans lintromission. Dans les imaginaires masculins de la galanterie,
lintromission apparaît comme une compensation légitime de lhomme du fait de
la non-participation de la femme au financement/acquisition des utilités sociales de
survie quotidienne.
La galanterie masculine est ladoucissement de la domination masculine, la parure
dorée de la chosification sexuelle de la femme ; de sa transformation en simple espace du
jouir masculin. A lintérieur de la politesse, de la courtoisie, de la magnanimité
et de la sollicitude de lhomme à lendroit de la femme, se joue la
construction de la femme en objet érotique. La femme elle-même sy construit la
figure dobjet déchange, de bien économique « écoulable » dans le marché
sexuel masculin. La valeur de la marchandise des orifices se détermine dans et par
léchange, dans et par le commerce des symboles érotiques. En tout cas l'intensité
de la galanterie masculine, la qualité de la prise en charge est fonction de ce qu'on
pourrait appeler la densité érotique de la femme ; ou de la régularité et des divers
modes d'accomplissement de lintromission. Ces deux faits, la constance de la
galanterie et la régularité des intromissions ou des « pointages » déterminent au
Cameroun la qualité du « titulaire » en tant qu'occupant ou monopoleur exclusif du
poste génital de la femme. Etre le « titulaire » dune « petite » (femme) au
Cameroun, cest jouir du droit d'entrée quasi-exclusif dans son champ intime ; c'est
avoir l'opportunité quasi-monopolistique de se livrer en tout temps et en tout lieu, à
des jeux érotiques avec cette dernière. La qualité de titulaire confère, dans une
large mesure, une noblesse virile à l'homme.
Dans les sociétés où, traditionnellement, la femme se possède, il est aisé de
comprendre pourquoi l'homme fonde son droit de propriété et d'usage de la femme sur les
choses (valeurs) que la femme reçoit de lui. Cette observation de A. ASHFORTH faite dans
une étude sur la virilité à Soweto et portant sur les conditionnalités féminines
d'ouverture du robinet des charmes aux hommes a sans doute aujourdhui une valeur
transociétale : « si un jeune homme déclare son amour et dépense son argent pour une
fille, il considérera quil a fait valoir des droits de propriété sur elle.
Cest-à-dire que dans la mesure où elle accepte ses présents, il considère
quelle consent à avoir des relations sexuelles, il estime quil est en droit
daccéder à ses parties intimes » (1999 : 62). Le droit de propriété fonde
également celui de la disciplinarisation en tant que soumission et domination
hégémonique de lhomme sur la femme. La violence masculine est ainsi « chosement
» fondée c'est-à-dire quelle senracine et se nourrit des choses que la
femme reçoit de lhomme. Dans la plupart des cas la « correction » ou
disciplinarisation de la femme est fonction de la valeur que lhomme attache aux
choses accordées à la femme. Il convient ainsi dinfléchir les lectures
féministes et idéologico-militantes qui mettent un accent dramatique sur « la guerre
faite aux femmes » (FRENCH, 1992) pour aussi lire « la violence faite aux femmes »
(BRUNCH, 1996) comme la rançon de lethos ou de lhabitus féminin du recevoir
ou dexiger des choses en termes de gages sexuels aux hommes.
Nombreuses sont à ce sujet les études qui démontrent clairement que, dans
lhistoire matrimoniale africaine, cest le versement de la dot qui légitime et
autorise lhomme à « porter main » sur la femme du reste objet sexuel et
procréatrice banale : « ... la plupart (...) des (...) gens acceptent la légitimité du
« droit » fondamental dun homme à discipliner sa femme (...). Le droit général
d'un mari à punir physiquement si nécessaire, est cependant largement considéré comme
admis (...). Le petit ami qui na pas payé le lobola (dot) se verra refuser ce droit
» (ASHFORT, 1999 : 67).
Par ailleurs, à travers la galanterie masculine a cours, pour ainsi dire la négociation
et la signature du « pacte sexuel » ; du « contrat érotique ». De manière
générale, il est un principe cardinal de fonctionnement du commerce amical entre l'homme
et la femme qui veut que la femme qui souscrit à la bienveillance mâle en acceptant les
éléments routiniers de son expression présents, conseils, protection, prise en
charge - s'engage dans cette acceptation à dévoiler, en guise de rétribution ou de
contre partie légitime, ses charmes à son « galant ». C'est une règle à laquelle la
femme ne saurait déroger tout simplement comme passant sans conséquence. Prendre les
choses de lhomme et rechigner à se laisser « couper », à « mettre ses jambes
sous la forme de la lettre V », bref à se mettre à califourchon est un acte
répréhensible. Ainsi, dans les paradis nocturnes de Yaoundé et Douala au Cameroun, la
solidarité masculine fonctionne de manière mécanique en cas de répression des
escroqueries féminines. Parlant de l'expérience sud-africaine, ASHFORTH note : « on
ma raconté lhistoire des femmes qui, après avoir accepté des bières
offertes par un homme dans un shebeen (bar populaire), puis avoir décidé quelles
ne voulaient pas avoir des relations sexuelles avec celui qui avait payé, se sont
entendues dire par le tenancier du shebeen à qui elles demandaient de laide : «
vous avez bouffé son argent, alors allez-y » » (1999 : 62).
La gentillesse mâle dévoile ainsi son vrai visage comme étant un perpétuel négoce
sexuel. Ce négoce a travaillé à la structuration dun contrat tacite mais objectif
qui procède à une distribution des tâches dans le négoce : lhomme paye les
utilités et les superfluités sociales de prestige et de survie de la femme qui se
constitue propriété exclusive ? de lhomme payeur. Au
Cameroun, dans la compréhension populaire, quand devant une femme lhomme frappe du
poing sur la poitrine en affirmant « cest moi qui paye », il affirme
littéralement un droit de possession. Par le geste du frapper du poing sur la poitrine,
lhomme dit en effet.: « c'est ma possession ». Dans le contrat sexuel qu'est la
galanterie masculine, il y a un processus de construction et/ou d'autoconstruction de la
femme en «chose » de l'homme ; en objet de sa jouissance ; en terrain de ses exercices
ludico-érotiques ; bref la femme se construit en territoire sexuel de lhomme. Dans
la «transaction collusive » que constitue le négoce sexuel de la galanterie masculine,
«la mission de la femme» revient à celle de «casseuse de bambou » comme on peut le
constater dans les chansons populaires de femmes au Cameroun. Le «bambou », cest
«muscle viril », le pénis en érection que léjaculation «casse ». « Casser le
bambou » est un gynécée qui concourt dans une certaine mesure à la structuration
dune identité féminine en terme d « homo erotikos ».
En définitive, la galanterie masculine, dans les imaginaires masculins, prend corps sous
la forme prévalante d'un droit de propriété de lhomme-galant sur les zones
érogènes de la femme. Droit de propriété rime, cest une lapalissade, avec droit
dusage. Dans la galanterie, l'homme se construit, de la part de la femme, la
«figure du père » telle que J. M. ELA (ELA, 1991) la met en exergue chez «le potentat
colonial» (MBEMBE, 2000). Le galant jouit de l'avantage paternel sur les fruits d'en haut
et sur les orifices d'en bas de la femme. C'est la domination érotique ou pour reprendre
une catégorie de A. MBEMBE, «lintimité de la tyrannie » (MBEMBE, 2000 : 175)
exercée par «la domination masculine ». La domination ou la tyrannie masculine intime,
c'est celle qui est inscrite dans les choses utiles certes mais non nécessaires que la
femme reçoit de l'homme avec émerveillement aveugle et enthousiasme naïf. De sorte que
les choses quelle reçoit mesure la préciosité de son corps.
La domination masculine par le biais de la galanterie est une domination amicale. Le mode
de domination propre à la galanterie mâle en tant que habitus androcentrique est, pour
reprendre une manière décrire de A. MBEMBE, parlant de choses pas très
lointaines, spécifié par le fait quil sagit, «en même temps quun
régime de contraintes, une pratique de convivialité et une stylistique de la connivence
» (MBEMBE, 2000 : 175).
II - ANDROCENTRISME DE LORDRE SYMBOLIQUE FEMININ ET DOMINATION MASCULINE
PROBLEMATIQUE : L'HYPOTHESE DE «lALIENATION OBJECTIVE ».
Les cadres féminins de perception et de représentation de la femme restent encore dans
une large mesure, malgré les dynamiques visibles dautonomisaion de la femme par la
médiation des entreprises comme celle de lentrepreneuriat féminin (BATIBONAK, 2000
:251-271l), des cadres largement androcentriques. En réalité, la logique androcentrique
détermine et fonde les représentations des femmes sur elles-mêmes et sur les hommes.
C'est globalement par rapport à l'homme que la femme mesure la qualité et la densité de
son être-dans-la-société. La figure masculine idéale pour la femme, c'est l'homme qui
«libère les choses » comme on le dit dans le langage populaire des milieux féminins de
Yaoundé. L'homme qui «libère les choses » cest l'homme allocataire des utilités
de prestige et de survie à laune desquelles la femme éprouve et prouve sa
féminité, détermine sa valeur et tant que femme. Se définir, se satisfaire et se
mesurer au travers des choses quon reçoit de l'homme sinon en guise
davantages du moins en attributs de genre sapparente à un habitus féminin.
Le contentement de soi de la femme au moyen des choses « libérées » par lhomme
est une manière dêtre féminine qui persiste en dépit de la nette régression des
références phallocratiques dans la société. Cest la réappropriation et la
légitimation féminines dun habitus phallocratique de sorte que, paradoxalement, la
femme devient la gardienne dun ordre social androcentrique et machiste.
A - Les femmes «hommes-en-tête » : la construction et la légitimation
féminines de landrocentrisme.
La biographie sociale de la galanterie a montré quelle est née du besoin de
légitimation de la noblesse masculine qui semble sarticuler autour de deux
processus majeurs : « la distinction » de lhomme par rapport à la femme et la
prise en charge comme processus de déresponsabilisation/désubjectivisation de celle-ci
par celui-là. La galanterie masculine comme pratique androcentrique peut être lue à
travers le paradigme de la «mobilisation » : « on parlera de mobilisation lorsque des
ressources données sinséreront dans une ligne daction » (DOBRY 1995 : 21).
Les «mobilisations » ont une dimension stratégique : « la dimension stratégique des
mobilisations renvoie au fait que l « activation des ressources » est un processus
dans lequel intervient la médiation des calculs de la part des acteurs sociaux » (DOBRY,
1995 : 28). La galanterie masculine comme stratégie renvoie à linsertion de la
courtoisie, de la politesse, de la gentillesse dans les stratégies masculine
dendormissement et de sujétion de la femme. Les dépenses et «témoignages » de
toutes sortes ; bref les divers «gestes » à lendroit des femmes apparaissent
comme des coups masculins ; cest à dire comme des «actes individuels ou collectifs
qui (ont) pour propriété daffecter (...) le comportement » des femmes ;
daffecter leur «situation existentielle » (DOBRY, 1995 : 27). La galanterie
masculine atteint dautant plus la «situation existentielle » de la femme
quil sagit dun «fait social » qui, de son affirmation historique comme
une marque de la supériorité masculine, sest progressivement transmué en une
exigence féminine. La galanterie masculine comme exigence féminine, cest la
«libération des choses » par lhomme comme préalable à tout commerce érotique.
Certaines analyses à référentiels éthiques parlent ainsi de linsertion, par la
femme, de son corps dans la sphère dune marchandise (LOUIS, 1999 : 13-15). La
galanterie mâle comme exigence féminine se lit en termes de «commerce des charmes »
(ELA, 1994). Le retournement du fusils de la galanterie masculine semble un fait majeur
dans lhistoire des relations hommes-femmes en rapport avec la consommation du sexe.
Le problème ou laporie à ce niveau, cest que le retournement du fusils de la
galanterie mâle ne semble nullement équivaloir à une espèce de retournement
copernicien permettant à la femme de tourner autour delle-même et pour elle-même
.
Le retournement du fusils de la galanterie semble plutôt procéder par renversement de
«la distinction » bourdieusienne (BOURDIEU, 1971) : elle permet la démarcation de la
femme certes, mais nullement sa transcendance. Il semble plutôt travailler à sa
vassalition. Il convient en effet de souligner ce paradoxe majeur à savoir que la
galanterie masculine, qui fonctionne comme un effet du pouvoir féminin, n'est pas le
moteur de lémancipation de la femme mais elle est le foyer même de construction,
dexpansion, de sécularision de la logique de la domination mâle. Les militants de
la «cause des femmes » et les chercheurs en relations de genre devraient prendre
conscience du fait que l'exigence féminine de la galanterie masculine ne conduit pas à
la consécration de leffort de la femme à créer les conditions dinstauration
dun univers gynandromorphique selon la figure du «lun est l'autre »
quénonce E. BADINTER (1986) dans son analyse «des relations entre l'homme et la
femme ».
La construction ou lérection de la galanterie masculine en marque de la
«civilisation des murs » courtisanes apparaît comme le processus par lequel la
femme shétérénomise ; se soustrait à son affirmation comme valeur en soi ;
inscrit sa valeur humaine dans les références purement matérielles. Les valorisations
féminines de soi semblent ainsi se faire sous le mode paradoxal de la chosification de
soi, de la marchandisation ou du troc de soi ; du pour-soi par l'en soi.
Laffirmation de la femme à travers la médiation des choses qui proviennent du sexe
masculin est une (re)production de landrocentrisme. La femme accroche sa valeur et
son destin aux choses de lhomme. On peut convoquer ici, pour une meilleure
compréhension de cette conduite la catégorie sartrienne de «la mauvaise foi » (SARTRE,
1943). « La mauvaise foi est mensonge à soi et sur soi ; celui à qui lon ment et
celui qui ment doivent être une seule et même personne » (AUDRY, 19 : 40) Dans ses
courtisaneries lhomme amène la femme à se mentir à elle-même et sur elle-même.
La civilisation matérielle androcentrique des femmes, cest aussi la reconstruction
et la légitimation par celles-ci du modèle historique de hiérarchisation sociale des
positions masculine et féminine. Lordonnancement historique de la société est
structurateur dune hiérarchisation qui consacre la supériorité de lhomme
sur la femme. La galanterie saffirme ainsi comme un principe hiérarchisant. Au
moyen de la gentillesse, les galants masculins, par divers «témoignages » ou diverses
«libérations », «achètent des approbations définies largement comme des marques de
supériorité sociale données par le bénéficiaire (féminin) du don ». En réalité,
les femmes sauto-assujettissent dans lacte perpétuel du recevoir. Car
recevoir - lorsque le reçu se compose des utilités et des nécessités de suivie, c'est
théâtraliser la dépendance ou linfériorité par rapport au donateur. Recevoir
dans ces conditions, c'est affirmer ou ratifier une position d'infériorité et de
subalterne. Le fait de donner des choses apparaît ici comme un attribut de la position de
transcendance. Donner cest construire une image de paternité par rapport à celui
qui reçoit. Pour tout dire, lérection, par lhabitus féminin, des choses
comme des portes dentrée, des voies de pénétration sur la vaste cour féminine,
sur le jardin des fleurs féminines tourne à la plus complète servitude de la femme. Il
nest point de choses exigées et reçues de lhomme qui ne tournent à la plus
complète servitude de la femme. Le confort féminin battit sur les choses de lhomme
enchaîne la femme.
Pour avoir la pleine mesure du phénomène, il convient de relativiser ce qui est annoncé
comme une «conversion de lhabitus masculin ». Malgré le réel «changement de
culture masculine (...) révélateur de la révision des valeurs et pratiques »
(MENTHONG, 2000 : 138), il demeure que la symbolique des choses qui peuplent
lunivers des rapports de sexe reste, et cest une constante masculine, marquée
par ce quon peut appeler le «code des orifices ». La galanterie est un code
daccès aux orifices. Elle est un code de bonne conduite stratégique visant la
capture, la domestication et la possession réificatrice de la femme. La galanterie,
cest le moyen qui permet «aux hommes (...) de louer un sexe ou une bouche »
(MONTREYNAUD, 1999 : 19-21). Les femmes semblent bien conscientes de ces non-dits de la
gentillesse mâle. Au cours des entretiens menés dans le cadre de cette étude, la
plupart des femmes interrogées, quoique sestimant capables de «repousser » ou de
«résister » aux avances des gentilles gens, affirment néanmoins le faire avec regret
tout en vivant par ailleurs ce regret comme un mea culpa. A la question de savoir quel
serait le fondement de ce regret et de cette culpabilisation sentie/vécue, les femmes,
dans leur réponse, mettent en avant la galanterie ou la gentillesse préalablement
acceptée ; cest-à-dire les choses préalablement reçues. La femme a ainsi
elle-même une réception purement «libidineuse » ; une symbolique sexuelle des
«témoignages » masculins.
Dans la perspective « anthropostratégique » de la relation symbolique à lobjet
et de la symbolique inhérente à une configuration dobjets (JEUDY, 1997), les
choses de lhomme, dans lunivers féminin lui-même, sont, dans une sémantique
symbolique, une présentification de quelque chose autre. Elles renvoient à un autre type
de commerce entre lhomme et la femme. Les choses « libérées » par lhomme,
dans la perception féminine, voilent et dévoilent une symbolique du lit, du Mont de
Venus. La galanterie, pour paraphraser F. EBOUSSI BOULAGA, parlant dautres choses,
parle un « langage ésotérique qui nest que le secret (de la ) véritable
maçonnerie » (EBOUSSI, 1991) quest lintromission. Malgré la ferme volonté
de la femme de sémanciper par le biais du travail en tant que « le travail permet
parfois de compenser léchec dune union (...), assure une certaine
indépendance économique (...), donne à la femme la possibilité de
sépanouir(...), dêtre utile à la société » (DENIEL 1985, 15-16), il
reste que la femme construit toujours son utilité et arrime sa valeur aux choses de
lhomme. Dailleurs il est à relativiser le désir daffranchissement de
lhomme comme motivation cardinale au cur du mouvement social féminin.
Cest ce quon peut en tout cas constater dans les résultats de lenquête
de S. BATIBONAK sur lesprit de lentrepreneuriat féminin au Cameroun. A la
question sur les « motifs de la création de lentreprise », seulement 9% affirment
le faire parce que « Mon mari ne soccupe pas de moi ». Plus de 75% affirment avoir
voulu subvenir aux « besoins réels » de leur progéniture tandis que 52% disent vouloir
« contribuer aux charges familiales » (BATIBONAK, 2000 : 246). C'est toujours l'image de
la femme au foyer, pourvoyeuse de la sollicitude et du bien être familial qui domine les
représentations féminines de lentrepreneuriat féminin.
Des entretiens avec des femmes tenancières de « circuits », « gargotes » et
«restaurants » dans la ville de Yaoundé, il découle que « l'entrepreneuriat féminin
» ressortit beaucoup plus du registre daugmentation, par la femme, de sa valeur en
tant que chose sexuelle : « Quand on est propriétaire de ses propres affaires, on ne
peut plus aller avec nimporte qui et à nimporte quel prix ». On le constate
tout aussi bien dans les « night club » où les femmes de joie, pour augmenter leur
valeur et prix, et sa valeur en tant que chose sexuelle en entreprenant ; la finalité
étant de « participer aux charges familiales ».
Au total lunivers symbolique féminin reste fortement androcentrique. Le mouvement
social féminin, malgré sa force subversive de lordre social phallocratique
na pas pour téléologie lavènement dune gynécocratie ; dun
règne des femmes. La femme nentrevoit pas, comme horizon de sa lutte, la conquête
du poste de commandement politique et social même si le discours sur la parité prend de
plus en plus dampleur (VIENNOT, 1999) et que la femme, dans maints cas simpose
et se fait de plus en plus accepter comme chef de famille ( BARBIER, 1995 ; BISILLAT, 1996
; DROY, 1990 ; RISS, 1989). La femme reste encore dans une large mesure une « femme
homme-en tête » ; une femme masculinement déterminée. Accéder à sa prise en
charge par lhomme, tourner autour de lhomme et pour lhomme reste
lhorizon non dévoilé des combats féminins. En cardinalisant le référentiel
masculin dans sa médiation à elle-même, la femme devient pour ainsi dire la gardienne
du temple machiste. Il y a ainsi comme une osmose entre domination masculine et
supériorisation/transcendentalisation masculine par la femme. La femme participe
pleinement à la construction du rôle dominant de lhomme et travaille à la
reproduction de la domination masculine. La femme nest ni neutre, ni innocente,
encore moins la simple victime du procès de la masculinisation transhistorique de
lespace sociétal. Il convient ici de relativiser le blanchissement de la femme dans
la structuration sociale de landrocentrisme ; blanchissement qui anime maintes
études et enquêtes et dont ce passage de P. TOURNIER peut être tenu pour spécimen : «
i lhomme a construit cette société des choses, cest quil était seul
à le faire (
) ; du fait que la femme a été mise à lécart, du fait
quelle na plus guère jouer de rôle dans lévolution de la culture.
celle-ci sest infléchie du côté des valeurs masculines, la puissance, la raison,
la technique (...). Tout au long de l'ère moderne, une société vouée aux valeurs
masculines méprise et rejette la femme et une société où la femme n 'exerce plus
d'influence sordonne de plus en plus à des valeurs masculines » (TOURNIER, 1979 :
27). La femme nest nullement irresponsable dans le procès de sa domination par
lhomme. Elle nest pas simple victime résignée. Landrocentrisme est
social et gynandromorphique. Parce que la femme y trouve satisfaction et réalisation il
est possible de faire une biographie féminine de la domination masculine.
B - Sexe féminin de landrocentrisme et réflexivité féminine :
«laliénation objective» ou lautonomie aliénée.
Que landrocentrisme soit de sexe féminin, cela voudrait précisément dire
quelle nest pas une génération exclusivement masculine.
Landrocentrisme est aussi dans une large mesure, une production féminine. Le
caractère gynandromorphique de landromorphisme déjà souligné a traduit le fait
quil est une coproduction du « masculin-féminin ». Doù peut être, comme
laffirme M. AROUX (1993), « la guerre impossible » entre les deux genres.
Comment donc, dans une symbolique féminine androcentrique, se pose le problème de la
réflexivité féminine ; cest-à-dire le processus ou la modalité de construction
de la figure subjective de la femme par elle-même? Cette question de la construction de
la figure subjective de la femme dans un contexte symbolique androcentrique se pose
dune part sur le plan théorique où la femme saffirme comme sujet historique
caractérisé par la rationalité, la liberté et lhistoricité et dautre part
sur le plan praxéologique où la femme tente de faire usage de manière autonome des
ressources et des contraintes liées à son interaction avec lhomme. Sur ces points,
on avance l'hypothèse de « laliénation objective » et de lautonomie
aliénée.
Que le positionnement de soi de la femme à lintérieur de la société
androcentrique se décline sous le mode de « laliénation objective » - au sens
marcusien - renvoie au fait que la femme sidentise dans son identification avec
lexistence qui lui est socialement imposée et qui lui assigne la fonction
d'auxiliaire de l'homme, d'agent en complément deffectif au ministère masculin.
Lobjectivité de laliénation ressortit du fait que la femme trouve pleinement
réalisation et satisfaction dans cette position dauxiliaire de lhomme ; que
la femme « aliénée est absorbée par son existence aliénée » (MARCUSE, 1968 : 36).
Lautonomie de la femme à lintérieur de «laliénation objective»
sapparente à la liberté qua le client d'un restaurant devant le menu. Le
menu délimite le champ des possibles dégustatifs en ce sens quil clôture l'offre
sans le consentement ou même l'avis préalable du client. D'où le second versant de
l'hypothèse qui avance l'idée de l'autonomie aliénée. L'autonomie aliénée, c'est la
conduite du mouvement démancipation de la femme à travers les instruments forgés,
proposés et autorisés par lhomme. Dit autrement, les stratégies et moyens
légitimes d'expression de la femme sont ceux qui se présentent sous la forme des moyens
dassujettissement et de spoliation masculins retournés. Il y a comme une
impossibilité structurelle de sortir du référentiel masculin des moyens de lutte ; de
forger des moyens et stratégies alternatifs démancipation de la femme autres que
la revendication paritaire (BIHR et PFEFFERKORN, 1999 : 30-32 ; VIENNOT, 1999 : 74-77), la
valorisation politique FREEDMAN, 1992), l'appel à l'éradication des violences
domestiques (THORNE-FINCH, 1995) corporelles excision (MONGA, 1999 ; ELRICH,
1986) le gommage des discriminations professionnelles (MARUANI, 1999 : 34-36).
Néanmoins, la femme continue ses avancées dans lespace public du reste
phallocentriste. Comment se construit lautonomie/la réflexivité féminine dans un
tel espace? G. BIDIMA suggère que : «agir dans lespace public, cest sonder
lespace entre le «je» et «autrui». Réagir dans lespace public, cest
borner ou dilater son espace de représentation. Mûrir dans lespace Public,
cest souvrir à lespace de limaginaire institué qui na de
cesse que d'étouffer linstituant» (2000 : 100). Il surgit ainsi tout naturellement
la question de la réaction et de la maturité de la femme dans l'espace public
quelle affirme androcentrique. Y a -t- il aujourdhui en Afrique, «réaction»
et procès de « maturation » de la femme dans lespace public en cours de
sédimentation ?
Dans lespace public émergent, il y a bel et bien action, réaction et maturation de
la femme même si cette dynamique semble avoir une influence marginale sur e modèle
dinterdépendance historique entre lhomme et la femme. Dans la structure des
rapports de dépendance entre lhomme et la femme il y a une rotation sous la forme
dun immobilisme cataleptique des positions des acteurs féminins et masculins autour
des dispositifs et valeurs à forte valeur ajoutée androcentrique. La dynamique des
positions dans la « figuration » homme femme ne semble pas se faire en faveur de
la femme. La civilisation des choses qui marque lunivers féminin ne permet pas la
pleine « réaction » de la femme en tant que processus de dilatation de son univers de
représentation androcentriquement structuré. Dans la civilisation matérielle, la femme
ne sauto-positionne pas ; elle est positionnée. Sa réussite sociale ne résulte
pas dun effort dauto-dépassement mais elle est plutôt tributaire de son
insertion dans les réseaux masculins. Dans une mesure relativement large, lhomme
jouit toujours de la parole autorisée dans le management de lémancipation sociale
de la femme.
Il y a pour tout dire une canalisation masculine de la critique féminine de lordre
social phallocentrique. De sorte que lhomme reste lalpha et loméga de
la fronde social féministe. Au commencement des débats de genre et du féminisme se
trouve lhomme. A lhorizon des mouvements de libération de la femme se trouve
encore lhomme au mode de vie duquel doit se prévaloir «aussi» la femme. Il
ny a pas, dans la conduite stratégique des mouvements féminins, dalternative
au modèle historique de positionnement social de lhomme. La «situation
existentielle» de lhomme est lutopie mobilisatrice de ce qu'on peut appeler,
pour pasticher J. COPANS , la longue marche de la modernité féminine.
POUR CONCLURE :
GENTILLESSE MALE, « DELICIEUX DESPOTISME ». SORTIR DE LA CONCEPTION NAÏVE DE LA
CONDUITE SOCIALE MASCULINE.
La circulation internationale des problématiques de reconsidération et
démancipation sociales de la femme a inscrit lanalyse du genre dans le corpus
de ce que P. BOURDIEU et L. WACQUANT nomment « la nouvelle vulgate planétaire » (2000 :
6-7). La vulgate de genre sélabore autour de discours qui se construisent sur de
pétitions de principe. Les pétitions de principe dominantes dans les explications de la
domination de genre sont la violence, la discrimination, lexclusion etc. On explique
par ce qui demande à être expliqué. Cette étude a tenté un retournement de
perspective analytique. Au lieu dattribuer hâtivement limpérialisme masculin
et la domination de genre aux violences physiques et symboliques exercées sur la femme,
elle recherche plutôt à mettre en exergue ce qui fonde la violence masculine dans la
relation homme-femme. La violence masculine se fonde globalement sur les choses que la
femme reçoit de lhomme en tant quexigence de la civilisation des murs
courtisanes. Cest à travers ces choses que la société machiste inscrit la
domination de genre ; fonde limpérialisme masculin et structure une violence
symbolique qui «sappuie, comme le souligne P. BOURDIEU et L. WACQUANT (2000), sur
une relation de communication (...) pour extorquer la soumission » des femmes.