NOTES DE LECTURE

 

SAMUEL EBOUA : UNE DECENNIE AVEC LE PRESIDENT AHIDJO

JOURNAL PARIS, L’HARMATTAN, 1995

 

par Mathias Eric OWONA NGUINI

(CEAN-IEP de BORDEAUX)

 

Le livre de M. Samuel Eboua constitue une chronique du séjour palatin de ce haut fonctionnaire auprès du Président Ahmadou Ahidjo entre 1971 et 1982. L’auteur évoque aussi son expérience des premiers mois de Paul Biya au pouvoir après son accession à la magistrature suprême en novembre 1982. M. Samuel Eboua a été un proche collaborateur du Président Ahidjo : chargé de mission en 1969-1971), secrétaire général adjoint de la Présidence (1971-1972) et secrétaire général (1975-1982). Ce haut fonctionnaire a tenu un journal, consignant de multiples notes sur son expérience des choses du pouvoir ou des services de la Présidence de la République.

Dans cette chronique de la vie quotidienne au cloître présidentiel sous M. Ahmadou Ahidjo, Samuel Eboua nous offre quelques révélations sur les personnages et les rouages de la machinerie du pouvoir camerounais. Les notes qui fourmillent dans ce journal nous offrent quelques instants de la vie d’un haut fonctionnaire évoluant dans les coulisses du pouvoir et qui démontent quelques ressorts psychologiques de la conduite de différents acteurs du milieu politique et administratif. On évoquera pour exemple le récit de la révocation d’un ministre de l’Education nationale en décembre 1977. L’auteur nous apporte aussi quelques éclairages sur ces rapports avec ses collaborateurs ou avec les membres du gouvernement. Il nous livre aussi quelques anecdotes sur les intrigues qui se nouent et se dénouent dans les milieux du pouvoir camerounais comme lors de l’affaire Moundi Kooh du nom d’un responsable d’une société d’Etat qu’on accusera M. Eboua d’avoir imposé. La chronique de M. Eboua apporte aussi des notes intéressantes sur certains événements comme les conditions de la révision du mécanisme constitutionnel de succession présidentielle (en juin 1979), la crise estudiantine (janvier-février 1981) ou la crise frontalière Nigéria-Cameroun dans le Rio del Rey (mai 1981). Le récit de Samuel Eboua signale aussi la formation d’un malaise au sein de l’élite politique anglophone souvent en phase avec les revendications d’une plateforme émergente d’opposition, le Cameroon Action Movement (juin 1979).

Samuel Eboua fait également état de ses relations difficiles avec les Premier ministre Paul Biya. Le récit de M. Eboua est surtout dominé par l’évocation de ses rapports de confiance avec le Président Ahidjo.

Le livre de Samuel Eboua ne prend toutefois pas assez de distance critique pour conduire une réflexion politique systématique sur le régime de M. Ahidjo. M. Samuel Eboua évite astucieusement d’évoquer les questions sécuritaires et répressives, domaine sensible de la pratique du pouvoir camerounais sous le Président Ahidjo. M. Eboua se contente d’évoquer quelques éléments de la gestion de la direction centrale des marchés de la société nationale des hydrocarbures et des comptes extrabudgétaires pétroliers pourtant placés sous le contrôle du secrétaire général de la Présidence. Au bout du compte, M. Eboua ne livre pas une vision cohérente et systématique de la gestion politique de l’économie opérée par le Président Ahidjo et son équipe. L’ouvrage de M. Samuel Eboua se veut trop lisse pour que l’on n’esquisse pas à l’issue de sa lecture un questionnement sur les usages de cette chronique. Parce que M. Eboua se garde de forger une vision forte de la logique du politique sous le régime de M. Ahidjo, on peut se demander si cet exercice d’écriture ne vise pas à légitimer M. Eboua aujourd’hui comme héritier du Président Ahidjo, habilité pour cette raison à être un critique du régime de Paul Biya. C’est sur une telle base que l’on peut expliquer pourquoi l’ancien secrétaire général de la Présidence insiste tant sur ses rapports de confiance avec le Président Ahidjo.

On peut regretter alors que l’auteur de cette chronique du pouvoir sous M. Ahidjo n’ait pas entrepris une véritable réflexion politique générale dans le dessein de défendre le régime du premier chef de l’Etat camerounais au lieu de paraître comme un simple notaire de l’histoire. En dépit de ces limites, le livre de M. Eboua apporte des éléments à la connaissance de l’histoire politique du Cameroun sous le Président Ahidjo.

 

A PROPOS DE "LA POLITIQUE ETRANGERE DU CAMEROUN"

DE N. MOUELLE KOMBI, Paris, L'HARMATTAN, 1996

 

par Eric MBOCK

C.E.A..N /I.E.P. BORDEAUX

 

Enseignant de droit international public à l'Université de Yaoundé II et à l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun), Jean-Narcisse Moelle Kombi a dans cet ouvrage, eu l'ambition après d'autres, d'étudier la politique étrangère du Cameroun.

En effet, des tentatives du même ordre ont eu lieu ces dernières années. On pense tout de suite à celles de Dieudonné Oyono et d'Adamou Ndam Njoya. Dans la première, parcellaire, il n'est question que de la politique africaine du Cameroun avec un accent particulier sur la centralité française de l'action internationale du Cameroun. La seconde, quant à elle, se rapproche déjà plus de l'ouvrage dont il est ici question et qui aurait pu en être l'approfondissement.

L'auteur a divisé l'ouvrage en trois parties comportant respectivement 3, 2 et 2 chapitres.

La première partie intitulée "les fondements de l'action internationale du Cameroun", traite de la nomenclature institutionnelle de la politique étrangère du Cameroun avec la prééminence du chef de l'Etat (chapitre I), les principes directeurs ou "idéologiques" de la dite politique (chapitre II) avec une insistance particulière sur le développement qui serait l'objectif ultime à atteindre (chapitre III).

Dans la seconde partie, il est question, pour reprendre les propres termes de l'auteur de "la valorisation des compétences dans l'ordre relationnel". Elle est scindée en deux chapitres. Les relations inter-africaines (chapitre I) et les relations extra-africaines (chapitre II).

Enfin, dans une troisième partie est examinée, la participation du Cameroun au système institutionnel international. Dans le chapitre I, il est question exclusivement du système des Nations-Unies avec un édifiant historique des relations entre le Cameroun et la Cour Internationale de Justice fort utile à l'heure où ce pays a de nouveau les yeux tournés vers la Haye du fait de son différend frontalier avec le Nigéria. Le second chapitre est consacré à "la participation à l'institutionnalisation des solidarités non universelles", OUA (Organisation de l'Unité Africaine), OCI (Organisation de la Conférence Islamique)et à la coopération Sud/Sud sans oublier l'appartenance à l'UDEAC (Union Douanière et Economique de l'Afrique Centrale) puis à la CEEAC (Communauté Economique des Etats de l'Afrique Centrale).

Le résultat final donne un ouvrage assez complet en ce qui concerne les aspects formels et institutionnels de la politique étrangère du Cameroun. Mais c'est dans cette exhaustivité que résident les frustrations que ressent toute personne désireuse de percevoir les dynamiques profondes qui structurent l'action internationale du Cameroun, à la lecture de cet ouvrage.

En effet, le tropisme juridique très marqué de l'auteur entraîne une surévaluation des aspects formels, une importance exagérée accordée à la variable discursive dans la définition des lignes directrices de la politique étrangère du Cameroun et une dichotomie trop affirmée entre la politique intérieure (plus exactement les conceptions, les formes et les enjeux du politique au Cameroun) et la politique extérieure.

Si après 36 années d'indépendance, on ne saurait nier l'existence d'un appareil étatique camerounais doté d'une certaine (mais encore insuffisance) consistance, ce malgré les reculs observés ces dernières années, la lecture que J.N. Mouelle-Kombi fait du rôle des institutions nominalement en charge de la politique étrangère laisse sceptique.

En tout état de cause, la prééminence du Président de la République est indiscutable. Mais elle n'est pas spécifique à un domaine réservé que constituerait la politique étrangère. Si effectivement, les lois organiques du pays font du chef de l'Etat le principal décideur en matière de relations extérieures, c'est plutôt dans la faible institutionnalisation du système politique que réside l'extrême faiblesse des autres participants formels aux circuits de décision. Tout le gouvernemental relève pratiquement d'un "domaine réservé" (relations extérieures, défenses, finances, mines et énergie, bois et ressources naturelles, etc...) et les véritables délégations de pouvoir sont rares. Le ministère des relations extérieures, outre sa marginalisation institutionnelle, souffre d'une absence quasi-totale de moyens. A cet égard, la gestion du dossier du contentieux frontalier camerouno-nigérian, tout au moins au niveau de sa cellule de crise du ministère des relations extérieures, est significative. C'est encore la sous-institutionnalisation qui explique la carences en matière de coordination interministérielle de l'action internationale que l'auteur déplore à juste titre (pp. 39-40).

Pour ce qui est des principes fondamentaux de la politique étran gère du Cameroun, on peut reprocher à cet ouvrage, d'avoir surévalué la discursive parmi l'ensemble des éléments susceptibles de permettre de déceler les dits principes. Certes comme le rappelle l'auteur, citant Pierre Bourdieu, "le discours politique est une parole créatrice qui fait exister ce qu'elle énonce" (p 46). Mais cette capacité de création d'une réalité politique ou géopolitique a quand même des limites...

Passons en revue les trois grands axiomes de la politique étrangère ici dégagés, à savoir, l'indépendance, l'unité africaine et le développement.

En ce qui concerne l'indépendance nationale qui a été à une certaine époque théâtralisée avec un certain succès, plusieurs remarques s'imposent.

Cette théatralisation a connu de multiples avatars liés à des modifications de la conjoncture internationale et des configurations politiques locales que l'auteur, très prudemment, préfère sérier en trois séquences dites de l'indépendance symbolique, de l'indépendance euphorique et de l'indépendance pudique (pp. 55, 56, 57). Il aurait peut-être été plus intéressant de mettre en exergue, en contrepoint, les phénomènes de dépendance qui sont communs à la quasi-totalité des formations sociales de l'Afrique post-coloniale. Une dépendance structurelle mais plus ou moins fonctionnelle selon les performances des appareils étatiques nationaux, ou encore une insertion formelle ou informelle (le Cameroun des périodes d'indépendance symbolique et euphorique) dans des systèmes verticaux de relations privilégiées dont la structure, entretenue par de échanges inégalitaires de ressources également nécessaires, concrétise une relation de domination élargie et dense de type clientéliste.

A cette aune là, la thématique de l'indépendance camerounaise comme axiome majeur de la politique étrangère du pays ne peut qu'être cantonnée au niveau discursif avec d'ailleurs une faible capacité de création de la réalité. La situation du Cameroun de ce point de vue, n'est pas fondamentalement différente de celles de pays comme le Gabon, la Côte d'Ivoire ou le Sénégal. L'absence de bases militaires françaises sur le territoire camerounais ne nous semblant pas particulièrement significative du fait de l'existence d'accords de défense entre la France et le Cameroun et de la présence de troupes françaises au Gabon, au Tchad et en RCA (pays proches du Cameroun) dotées de moyens logistiques permettant une intervention sur un éventuel "théâtre des opérations" camerounais.

Nous passerons rapidement sur l'unité africaine qui a autant de conscience, si ce n'est moins que l'unité arabe, ce qui n'est pas peu dire! Quand à l'objectif de développement, que dire? Outre les problèmes de définition du "développement" à atteindre, on ne peut que souligner le fait que les leçons tirées de l'histoire économique des cinquante dernières années, situent ailleurs que dans l'adhésion à certaines conventions internationales et dans la signature d'accords de coopération, les principaux ressorts des exemples de développement actuellement observable. Et pour un appareil diplomatique axé sur des objectifs de développement, on ne peut qu'être frappé, à titre anecdotique, par les chiffres relatifs aux effectifs d'une représentation comme celle de Tokyo, capitale d'une superpuissance économico-financière (une personne en tout et pour tout, ambassadeur compris! - p 81) et plus généralement par l'absence de toute présence significative dans la zone géographique motrice de l'économie mondiale à savoir l'Asie du Sud-Est.

Enfin, notre dernière remarque portera sur l'extrême dichotomie que l'auteur, dans sa tentative de définir la politique étrangère du Cameroun, établit entre l'interne et l'externe. Or, il nous semble que l'international n'est pas l'externe, les déterminants internes et internationaux n'étant pas dissociables. Au plan méthodologique, cela implique, dans la volonté d'appréhension de la politique étrangère du Cameroun, la prise en compte de réseaux informels d'entrée en contact avec l'extra-camerounais et des dynamiques qu'ils canalisent, lesquelles dynamiques sont des variables plus que jamais significatives à l'heure où la déliquescence de l'appareil formel est de plus en plus manifeste.

En guise de conclusion, pour contrebalancer la tonalité assez critique de ce bref passage en revue, nous nous devons de saluer un ouvrage néanmoins fort plaisant à lire et non dénué d'intérêt.