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DU MULTIPLE A L'UN ET VICE-VERSA ? ESSAI SUR LE MULTIPARTISME AU SENEGAL (1974-1996)*
par Antoine TINE Institut d'Etudes Politiques de Paris * Cet article a fait l'objet d'un exposé dans le cadre du séminaire inter-DEA de Serge BERNSTEIN et Jean CHARLOT sur "Histoire et théorie des partis politiques" donné en 1996 à l'I.E.P. de Paris. Je remercie Abraham OKOKO-ESSEAU, Albert KÉCHICHIAN et Kay LAWSON pour leurs remarques à l'époque. Merci à Luc SINDJOUN, de m'avoir encouragé instamment à publier, à Mamadou DIOUF, Marc SADOUN, Guy HERMET et Bernard MANIN d'avoir bien voulu promener leur regard critique sur la première version de ce texte. Leurs remarques m'ont été bénéfiques. Je suis seul responsable des erreurs qui subsistent. " Oui. Ce sont des dictateurs. Ils ne sont pas sincèrement démocrates. Le parti, c'est de la foutaise, un système de petits copains. Les élections, c'est de la rigolade. Moi, je le dis, ce sont des dictateurs." QUID ? L'étude des partis politiques est un objet canonique en science politique, cependant les partis politiques ont mauvaise presse. Ils sont souvent contestés, accusés de confisquer la "chose publique" et de manipuler les citoyens. Ils sont alors considérés comme des "fossoyeurs" de la démocratie (Rousseau, Guizot, Madison, Schmitt...). Cette mauvaise image est accrue par les liens fréquents entre les partis politiques et les "affaires" de corruption et les achats d'allégeances... Perçus comme des organisations éloignées des préoccupations du plus grand nombre, les partis politiques sont pourtant des éléments essentiels des régimes démocratiques (Tocqueville...) . En tout cas, la question se pose de savoir ce qu'est un parti politique dans un système démocratique. Retenons, pour fixer notre objet d'étude, cette définition sommaire selon laquelle le parti comme "forme" ou "idéal-type" politique est "l'institution destinée à intervenir dans le processus de décision politique en se présentant comme canal de réglementation de l'obligation politique" . On peut ajouter qu'en démocratie la notion de parti politique est liée à celle de pluralisme. Dès lors, l'être partisan se dit de plusieurs manières et se différencie de l'activité factionnelle. Voilà pourquoi, le multipartisme est un élément inhérent à la réalisation d'une démocratie pluraliste. Mais, cela signifie t- il que les partis politiques concourent réellement à édifier le pluralisme démocratique ? Que signifie et que vaut le nombre de partis politiques au regard de la raison démocratique moderne, qu'on peut qualifier de raison critique et représentative ? Cette interrogation a pour contexte l'histoire politique sénégalaise de 1974 à 1996. Analyser l'expérience multipartisane du Sénégal pendant cette période revient à faire la genèse de celle-ci, à suivre à la trace son évolution pour en apprécier la portée et en saisir les contours. A l'heure où la quasi-totalité des pays africains étaient plongés dans les affres du parti unique, Le Sénégal , avec son système démocratique précoce, faisait figure d'exemplarité et fut célébrée comme telle . Or, depuis la fin des années 80, la plupart des Etats du continent sont en train de se démocratiser. Le Sénégal ne fait plus exception. Au contraire, les limites et l'inachèvement de la démocratie sénégalaise deviennent plus visibles, signalant la fin d'une épopée : celle du mythe de la vitrine démocratique de l'Afrique. Les fabrications idéologiques qui ont produit la légitimité historique de la démocratie sénégalaise se révèlent de moins en moins efficaces. Il y a aujourd'hui dans la société sénégalaise le sentiment d'une frustration politique et d'une démocratie confisquée. Il apparaît de plus en plus que la démocratie, malgré l'instauration du multipartisme intégral, participe d'une logique d'affabulation, car elle n'a donné lieu ni à des élections transparentes ni encore moins à la possibilité d'une alternance démocratique. Le scepticisme semble gagner les esprits devant les irrégularités chroniques et les ruses qui entachent le travail électoral et le jeu des partis. Il y a comme une impasse qu'aggrave la situation de décomposition économique et sociale. Au coeur de cette problématique surgit le paradoxe du multipartisme sénégalais : et si la multiplication des partis politiques au Sénégal avait quelque chose à voir avec la théâtralisation d'une logique unitaire ? L'objectif de cette étude n'est pas de mesurer l'impact des partis politiques dans la réalisation de la démocratisation au Sénégal ni de dire à quoi servent ces organisations. Encore moins, s'agira- t- il de faire une herméneutique des idéologies partisanes pour voir dans quelle mesure ce que les partis disent d'eux-mêmes règle le jeu politique sénégalais. Loin d'une analyse juridico-institutionnelle et d'une évaluation substantialiste ou moraliste, il est question d'examiner au ras des procédures et des "trajectoires" multipartisanes, électorales notamment, quelques aspects de l'expérience démocratique sénégalaise, notamment l'ambiguïté en son sein entre une "invention" permanente de la pluralité et une tradition de l'unification. Entre l'un et le multiple, entre la fragmentation et l'intégration... I - Construction politico-constitutionnelle d'une démocratisation 1 - De l'époque coloniale aux lendemains des indépendances Le Sénégal se réclame, contrairement à beaucoup d'autres pays africains, d'une assez longue tradition de pluralisme politique ou d'apprentissage de la démocratie multipartisane. Aux fins de forger un mythe d'origine, certains chroniqueurs et poètes - dont le Président-Poète, Léopold Sédar Senghor- n'hésitent pas à remonter jusqu'à la date de 1789, quand la colonie du Sénégal envoya un cahier de doléances lors des États Généraux en France métropolitaine. Cette généalogie est très contestable parce que, non seulement ces doléances ne furent rédigées que par des Français et des Métis, mais surtout elles demandaient de maintenir la traite négrière et de la libéraliser en supprimant le monopole de ce commerce par la Compagnie du Sénégal . La date de 1789 n'est donc nullement représentative de l'émergence démocratique au Sénégal, car les intérêts des Noirs n'étaient pas pris en compte. C'est un fantasme idéologique. Dans une perspective historique plus sérieuse et scientifique, l'on se contentera de dater la naissance du multipartisme sénégalais après la première guerre mondiale en retenant l'expérience des "quatre communes de plein exercice" (Dakar, Gorée, Rufisque et St-Louis) dont les originaires étaient "citoyens français". Dans l'A.O.F. (Afrique Occidentale Française), le débat politique n'était autorisé que dans ces contrées privilégiées, qui relevaient des procédures administratives, politiques et judiciaires de la Métropole. Ailleurs, les "sujets français" (indigénat) n'avaient pas droit à la libre expression de leurs opinions. Ils étaient soumis aux travaux forcés et pouvaient encourir de sévères sanctions pénales, allant jusqu'à l'exil. Ils ne pouvaient pas se faire représenter alors que les citoyens élisaient un député à l'Assemblée Nationale française depuis le début de la IIIè République. Ces derniers choisissaient aussi parmi eux des conseillers municipaux, des maires et des conseillers au Conseil Général. Ils accédaient également plus facilement à l'instruction publique dans les lycées (Lycées Faidherbe et Van Vollenhoven), pouvaient publier un journal et fonder des associations volontaires et partisanes. On peut affirmer que c'est dans le cadre restreint des quatre communes que le Sénégal colonial s'initia au multipartisme et au jeu de la démocratie moderne. Des courants de pensée et des clivages durables y apparurent d'abord sous la domination des Blancs et des Métis. L'élection de Blaise DIAGNE le 10 Mai 1914 comme député du Sénégal et premier député noir marqua la fin de l'hégémonie absolue des Blancs et des Métis. Mais, Blaise Diagne ne prônait pas une politique différente de celle de la Métropole. Au contraire, il était un ardent défenseur de l'idéologie assimilationniste de la colonisation française. Contre lui, s'opposa sans succès Galandou Diouf aux élections de 1928 et 1932. Un autre courant s'affirma au coeur des années trente derrière Lamine GUEYE, Docteur en Droit de Paris, maire de St-Louis dès 1925, mais exerçant la profession d'avocat à Dakar. Il y avait aussi comme leader un autre avocat Me Paul Bonifay. Lamine Guèye avait adhéré à la SFIO(Section Française de l'Internationale Ouvrière), était également partisan de l'assimilationnisme : "Nous pourrions tout par la France, disait-il, tout par la République, jamais rien sans la France, jamais rien sans la République" . Ce n'était donc pas pour se démarquer de la Métropole qu'il fonda en 1934 le Parti Socialiste Sénégalais(P.S.S.), qui se transforma très vite en section sénégalaise de la SFIO française, sous le nom de Fédération Socialiste SFIO du Sénégal, avec comme publication l'A.O.F. Le parti laministe était soucieux d'entretenir des relations cordiales avec la Métropole et se présentait comme un parti de notables, recrutant principalement dans la bourgeoisie citadine des quatre communes, parmi les "citoyens" français. Néanmoins, Lamine Guèye se distingua dans son opposition farouche à Galandou Diouf, à ses partisans et au Gouvernement de Vichy. Il fut le leader populaire du Bloc Africain, qui fut à l'époque synonyme de changement, de progrès, d'opposition à la France au point qu'il y avait une mode vestimentaire bloc et que les populations chantaient les louanges de ce parti (elles disaient "belok"). En son sein se forma une bonne partie de la première génération d'hommes politiques sénégalais, dont le plus illustre fut Léopold Sédar SENGHOR, qui n'était pas citoyen français, mais fils d'un riche "sujet" sérère, commerçant à Joal. On peut dire que les contestations les plus incisives vinrent des sujets et non des citoyens. En effet, ces derniers étaient trop jaloux de leur statut privilégié et défendaient l'assimilation avec éloquence. L'agrégé de Grammaire voulait être un homme de la brousse sénégalaise. D'ailleurs, ne l'appelait-on pas dédaigneusement le "député en Kaki" tandis que l'avocat saint-louisien était l'homme en cravate ? Fort de tout cela, Senghor allait démissionner du parti laministe parce qu'il estimait que ce dernier, non seulement était népotique ("clan politics"), mais était trop lié aux intérêts électoraux métropolitains. Dans sa lettre de démission à Guy Mollet, il expliqua que son action était dans les intérêts du Socialisme Africain et douta que la SFIO fût capable d'accompagner les réformes nécessaires en Afrique. Senghor ne supportait pas la discipline et l'idéologie socialiste française, notamment son anticléricalisme. Après la rupture, il rejoignit le groupe parlementaire des Indépendants d'Outre-mer, sponsorisé par le M.R.P. et battit ensuite Lamine Guèye aux élections. En 1948, il décida de fonder le Bloc Démocratique Sénégalais (BDS) et lança Condition humaine. A partir de ce moment, il prit une place prépondérante dans l'évolution de la vie politique sénégalaise. Il focalisa autour de son leadership et grâce à ses succès électoraux en 1951, 1952, 1956 et 1957, différents appels au regroupement des forces politiques. C'est ainsi que dès 1956, il fut l'animateur d'une première unification des partis qui donna naissance au Bloc Populaire Sénégalais (BPS). Deux ans plus tard, à la veille du référendum de 1958, il réussit à intégrer dans sa "mouvance le parti de Lamine Guèye. Ainsi naquit l'Union Progressiste Sénégalaise (UPS). Le PAI refusa de se joindre à cette union. C'est véritablement à l'occasion des luttes pour la décolonisation que se déploya, avec plus d'animation, l'histoire réelle du multipartisme au Sénégal. L'effervescence multipartisane est une vielle affaire au Sénégal. En plus des partis bien connus de Blaise Diagne, Galandou Diouf, Lamine Guèye et Senghor, il existait d'autres forces politiques : l'Union Démocratique Sénégalaise, section territoriale dissidente du R.D.A., le Parti de la Solidarité Sénégalaise dirigé par le jeune marabout Cheikh Tidiane SY et d'autres mouvements à base régionale et/ou ethnique, comme le Mouvement Autonome Casamançais d'Assane SECK... La Constitution française de 1946 favorisait cette vie politique, puisquelle instaurait au sein de chaque territoire une Assemblée élue dotée de pouvoirs financiers et créait à côté du Gouverneur Général de la fédération de LAfrique Occidentale et Centrale un Grand Conseil élu. Cependant, cette organisation était loin dêtre totalement démocratique et les élections se faisaient selon deux collèges, lun de statut métropolitain et lautre de statut local ou indigène. Tout de même, il y avait déjà là les prémisses dune démocratie. Ce n'est qu'en 1956 que fut instauré le suffrage universel avec la loi-cadre Gaston Defferre. Cette loi visait "l'union entre la France métropolitaine et les peuples des territoires d'outre-mer". Elle donnait à chaque colonie un Conseil de gouvernement émanant de l'Assemblée territoriale, mais elle privait la fédération d'un pouvoir exécutif. En revenant au pouvoir en 1958, le Général de Gaulle relança le débat sur l'indépendance et donna ainsi matière à une expression plurielle des opinions politiques. Au Sénégal, le PAI - Parti Africain de l'Indépendance- fut le seul groupement politique à revendiquer l'indépendance en 1958. Cette doléance n'eut pas beaucoup d'audience, car la frange la plus influente du personnel politique sénégalais était plutôt soucieuse de maintenir la fédération et donc la tutelle coloniale. D'où le "Oui" massif au référendum constitutionnel du 28 Septembre 1958 avec 70.362 voix contre 21.901 de non. Néanmoins, deux années après, le Sénégal accédait à l'indépendance avec Léopold Sédar Senghor comme président de la République et Mamadou DIA comme président du Conseil (Chef du Gouvernement). Ces deux hommes étaient les leaders principaux de l'U.P.S. (Union Progressiste Sénégalaise), parti majoritaire sur la scène politique de l'époque. De 1966 jusqu'en 1974, la vie politique sénégalaise fut marquée par la confiscation du pouvoir au profit d'un présidentialisme autoritaire, qui hypothéqua la réalité "coloniale" d'un multipartisme balbutiant. De plus en plus, l'U.P.S. s'érigea en parti unique de facto, contre la Constitution, et le président de la République se dota de tous les pouvoirs. Aussi, le pouvoir senghorien put-il savourer la satisfaction de gouverner le Sénégal sans concurrence ni contrôle. Aux élections présidentielles de 1963, Senghor fut crédité de 99% des voix. Quelques faits ont assuré cette hégémonie :
Ainsi se consomma l'hégémonie politique : l'U.P.S. fut désormais le seul maître à bord. On assista alors à l'instauration d'un régime présidentiel fort, où le parti "unifié" selon le pouvoir et "unique" selon l'opposition clandestine réussit à se confondre avec l'appareil d'Etat et à détenir le monopole des moyens d'information. Le militantisme dans lU.P.S. devint pratiquement la règle dor du clientélisme et de la promotion administrative. Par exemple, pour certains postes de responsabilité dans la fonction publique, la carte du parti était obligatoire. Le monopole upéssiste s'exerçait avec lappui des réseaux maraboutiques et la complicité de leaders syndicaux, en l'occurrence l'intégration de la Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS) dans l'appareil d'Etat . Lopposition fut confinée à la clandestinité, sujette à des brimades policières, à des menaces dintimidation politicienne, à des arrestations arbitraires... Bref, le pouvoir upéssiste fut un régime autoritaire. Pourtant, le régime senghorien proclamait, surtout à l'étranger, qu'il adhérait aux principes de la démocratie, mais "à l'africaine" Il s'agissait, semble t- il, d'une "démocratie de "propagande" selon la formule polémique d'Abdoulaye Ly. Néanmoins, Senghor apparaissait aux yeux de l'opinion internationale comme un démocrate et un Chef d'Etat modéré, qui n'avait rien à voir avec la réputation dictatoriale de la plupart de ses pairs africains. Malgré la confiscation du pouvoir, le parti présidentiel ne réussit pas à éteindre l'effervescence partisane et la contestation politique. C'est dire que le parti dominant au Sénégal ne dégénéra jamais dans les extravagances tyranniques et les caprices arbitraires d'un système dictatorial comme ce fut le cas, à pareille époque, en Guinée avec Sékou Touré, au Zaïre avec Mobutu, en Centrafrique avec Bokassa, en Ouganda avec Idi Amin Dada... La tradition pluraliste du Sénégal s'affirma à contretemps de l'autoritarisme upéssiste par le biais des grèves syndicales, des pressions diverses provenant des étudiants et des milieux enseignants. Ici, il faut souligner le rôle prépondérant de la gauche marxiste. En habile stratège, Senghor gouverna en faisant des concessions aux étudiants, aux travailleurs, aux hommes d'affaire, en cooptant les leaders politiques et en utilisant la force si nécessaire pour sauvegarder son régime. Mais toutes ces tactiques ne vinrent pas à bout du mécontentement populaire, dont le "malaise paysan". Et la crise organique de l'Etat s'aggrava, décidant Senghor à libéraliser la vie politique, mais en se réservant les moyens de canaliser et d'encadrer l'opposition. Comment et pourquoi ? C'est ce qu'il nous faut voir à présent. 2 - De SENGHOR à DIOUF ou les ruses d'un pluralisme unitaire La libéralisation du régime des partis politiques a commencé dès 1974 sous la pression des étudiants, des groupes politiques clandestins et de l'opinion internationale. Pour freiner le mécontentement populaire et rester maître de la situation, Senghor autorisa la création du Parti Démocratique Sénégalais (PDS), qui se désigna alors comme "parti de contribution" et non d'opposition, ou du moins d"opposition constructive". A cause de cela, ce parti fut qualifié d'appendice du parti au pouvoir ou simple témoin du pluralisme démocratique. Mais, la brèche introduite par le PDS dans le dispositif monolithique ne suffit pas à calmer l'opposition clandestine. Senghor s'avisa alors de renforcer le processus d'ouverture en annonçant en 1976 que la Constitution en vigueur depuis 1963 allait être modifiée afin de permettre une plus large participation des partis politiques à la vie politique du pays. La révision constitutionnelle limita le nombre de partis à trois (3) courants idéologiques : 1)- socialiste et démocratique ; 2)- libéral et démocratique ; 3)- communiste ou marxiste-léniniste. Cette initiative était ambiguë. Certains adversaires de Senghor le soupçonnaient de vouloir maintenir son hégémonie personnelle en n'admettant que des partis qui seraient juste bons à servir d' "animateurs" du débat parlementaire. D'autres estimaient que Senghor cherchait à renforcer son prestige international : l'admission de son parti, l'UPS, au sein de l'Internationale Socialiste et le désir d'obtenir le Prix Nobel de la Paix ou de littérature. Qu'importe ! En tout cas, officiellement la réforme fut motivée par le souhait de libéraliser le jeu politique et d'éviter la croissance inconsidérée des partis politiques. Senghor pensait qu'une liberté partisane absolue était un luxe que seuls les pays développés pouvaient se permettre. Dès publication des nouvelles dispositions, les partis clandestins se bousculèrent au portillon pour obtenir une des trois places disponibles. Mais, la lutte ne fut pas serrée, les dés étant déjà pipés :
Ainsi que nous pouvons le voir, lopposition, du moins celle des clivages idéologiques, fut créée de "toutes pièces" par le pouvoir. Cest pourquoi les partis légaux furent moins dynamiques que les groupes clandestins qui s'exprimaient à travers des organes de presse comme And soppi (Mamadou Dia), Taxaw (Cheikh A. Diop), Xarebi (Landing SAVANE)...La contestation la plus virulente vint dun groupe dintellectuels, qui sétaient constitués en parti en janvier 1976, sous le nom de Rassemblement National et Démocratique (R.N.D.). Le leader de cette formation était le savant égyptologue et physicien Cheikh Anta DIOP. La demande de reconnaissance du RND comme parti fut rejetée. Le gouvernement allégua comme raison que le RND qui refusait aussi bien le marxisme-léninisme que le libéralisme ne pouvait entrer dans aucune catégorie prévue par la nouvelle législation. En outre, Senghor qualifiait ladversité du leader du RND, comme une "opposition crypto-personnelle" Senghor demeurait cependant insatisfait de sa réforme. Il manquait à la configuration partisane du Sénégal, que Senghor voulait en tout point comme une "copie conforme" du modèle occidental, français en particulier, un parti du centre. Pour combler cette lacune, une révision constitutionnelle intervint le 28 décembre 1978 , qui portait le nombre des partis à quatre. Le quatrième parti, censé représenter le centre ou le conservatisme, fut fondé par Me Boubacar Guèye. Il sagissait du Mouvement Républicain Sénégalais (M.R.S.). Son oeuvre de libéralisation du paysage politique achevée, Senghor, "le dernier de l'empire" (Ousmane SEMBENE) put enfin se retirer de la scène publique sénégalaise. Le 31 décembre 1980; il donna sa démission. En vertu de larticle 35 de la Constitution, le Premier ministre, Abdou Diouf, lui succéda et continua louverture démocratique. La libéralisation inaugurée par Senghor était très contestée à cause de son caractère arbitraire, autoritaire et discriminatoire. Elle réalisa certes un progrès indéniable par rapport au monopole politique de fait qui eut cours de 1966 à 1974, mais elle fut ressentie comme une "démocratie contrôlée". Elle condamnait une large frange de la classe politique à la clandestinité subversive. Laccession de Diouf à la magistrature suprême coïncida avec la revendication de plus en plus croissante à plus de pluralisme. Le nouveau Président accéda à cette doléance. Le 24 avril 1981, une nouvelle révision constitutionnelle abrogeait la limitation du nombre des partis ainsi que lobligation de choisir un des quatre courants idéologiques. Cest linstauration dun multipartisme intégral. L'article 3 de la Constitution stipule:
Le RND fut enfin reconnu. En peu de temps, le paysage public sénégalais senrichit de onze (11) partis politiques. Et, la prolifération des partis est loin dêtre achevée. Ainsi, en sept ans, sous limpulsion des Présidents Senghor et Diouf, le Sénégal, dÉtat à parti unique, devint un régime de "démocratie pluraliste". Du moins, tel fut le souhait du législateur. Lémergence du multipartisme peut être lue, de Senghor à Diouf, comme une tactique pour "maintenir lÉtat" (Machiavel) et renforcer son hégémonie. Cest dans ce sens que Robert Fatton écrit à juste titre :
Il nous semble qu'on peut aller au-delà de cette lecture gramscienne. Sans doute, le multipartisme doit beaucoup à l'intelligence politique - une intelligence stochastique du reste, c'est-à-dire une intelligence rusée - de Senghor et de Diouf, mais il n'est ni un don présidentiel ni l'effusion charismatique de leaders bienveillants. Le multipartisme est aussi et surtout un effet du désordre social, de la crise profonde de l'Etat sénégalais, d'une dynamique conflictuelle. A cet égard, on peut évoquer les revendications estudiantines de mai 68 et les grèves sociales de 73 qui ont contribué à mettre en échec l'intégrisme upéssiste et créé un climat favorable à l' "ouverture démocratique". Il n'y a donc dans l'émergence du multipartisme au Sénégal aucune construction messianique venant de "Pères de la Nation" généreux. Et le processus en cours ne relève pas non plus de la bonne volonté des élites au pouvoir ni, au demeurant, d'un destin d'exemplarité ou de modèle. Le multipartisme au Sénégal se pose désormais dans un contexte de désintérêt croissant pour l'engagement partisan et de faillite du nationalisme. Dans ces conditions, que cache et que révèle le multipartisme ? de quelle manière saffirment les partis sur la scène politique sénégalaise ? Par quels scénarios le multipartisme se déploie t- il ? Comment se manifeste lhistoricité de la démocratie pluraliste au Sénégal? II- "La Geste" du multipartisme 1 - De l'arithmétique et de la logique du partisan A la fin de 1983, il y avait quinze partis officiellement reconnus. Aujourdhui, ils sont au nombre de 26 (pour une population de huit millions dhabitants). Certains partis politiques sénégalais sont considérés comme des "partis de masses" (le PS et le PDS par exemple), tandis que d'autres sont vus comme des "partis de cadres" (les partis marxistes notamment) selon la célèbre terminologie de Maurice Duverger .. Pour la clarté analytique, il est utile de remarquer que les critères idéologiques traditionnels de classification des partis politiques occidentaux ne conviennent pas pour qualifier la vie partisane sénégalaise. Les étiquettes classiques - gauche, droite, centre - et la typologie duvégérienne ne sont pas pertinentes. Elles sont obsolètes par rapport au champ politique sénégalais. Même quand Senghor institua le multipartisme limité avec la "loi des 3 (ensuite des 4) courants", ces catégories étaient inadaptées aux partis politiques sénégalais. Elles furent reçues au mieux comme des emblèmes administratives pour obtenir un récépissé de reconnaissance et au pire comme des "camisoles de force". Aujourd'hui, il est difficile de délimiter les frontières idéologiques entre les partis politiques sénégalais. Certes, si l'on se réfère aux statuts les différences apparaissent clairement, mais dans la pratique et l'expérience de la discussion publique (lors des campagnes électorales) les lignes de démarcation sont assez floues. Le clivage idéologique n'est pas déterminant pour rendre compte de la configuration partisane sénégalaise, des pactes, des réseaux et des complicités clientélaires qui s'y déploient. Il semble que les clivages qui existent ne s'appuient pas tant sur l'idéologie que sur des critères d'efficacité clientéliste et de performance électorale. Du coup, les partis qui ne sont représentés ni au parlement ni au gouvernement sont absents de la scène politique et servent plus ou moins de figurants. Ils sont comme des "ectoplasmes". Les partis politiques sénégalais ont la caractéristique générale de regrouper souvent une quantité de membres sur des bases relevant plus des relations personnelles ou dallégeances primordiales que dune adhésion réelle à un projet politique commun. On pourrait dire aussi que ce qui différencie réellement les partis politiques sénégalais c'est soit la radicalité de leur opposition soit l'acceptation de la "solidarité gouvernementale". L'expérience des ces dernières années illustre bien ce propos. Depuis l'accession de Diouf à la magistrature suprême, l'appel au "sursaut national" et surtout depuis les émeutes post-électorales de 1988, le Sénégal connaît une expérience originale de cohabitation gouvernementale. Dans les cas classiques de cohabitation en système parlementaire, c'est le parti qui a remporté les élections législatives qui dirige le gouvernement ou alors le parti présidentiel majoritaire partage le pouvoir avec la majorité parlementaire. Rien de cela au Sénégal. C'est le parti majoritaire et dominant qui convie les autres à se rassembler derrière lui, non pas parce qu'il n'a pas de mandat électoral suffisant pour gouverner seul le pays, mais dans le but de calmer la tension sociale et de briser la contestation politique. La cohabitation gouvernementale sénégalaise est une tactique ou une ruse de pacification sociale. L'on peut constater qu'elle intervient à chaque fois que les élections sont contestées et que la légitimité du PS est rudement mise à l'épreuve. Les partis politiques se distinguent selon qu'ils acceptent ou non d'intégrer le gouvernement . Parmi les partis qui ont un poids électoral certain, le parti de Landing Savané, And- Jëf, nous apparaît comme celui qui est le plus radical dans son opposition à entrer dans le gouvernement actuel. Quon ne s'y trompe pas . Ce n'est pas le nombre de partis politiques qui est le signe dune vitalité critique de la vie politique sénégalaise, ni lindicateur dune participation effective à la gestion de la "chose publique". Le nombre nest pas la raison dune assomption par les partis politiques des préoccupations quotidiennes des classes les plus démunies. Il sagit plutôt dune "prolifération de surface", symptôme dune crise de la représentation démocratique et de la signification même du pluralisme. La quantité des partis ne rend pas compte de la qualité de lenracinement du politique. Elle peut même en être un obstacle. Le multipartisme nest pas nécessairement un critère de démocratie, encore moins un critère suffisant, car il peut nêtre quune agitation, un folklore. Du reste, plus il est prolifique, plus il reflète linsignifiance et la légèreté de lactivité politique. On crée des partis à tour de bras non pas pour défendre des projets alternatifs de société ou pour exprimer des divergences idéologiques, mais pour satisfaire une ambition personnelle (ceci nest pas une spécificité sénégalaise ; cest probablement vrai partout). Lexemple sénégalais illustre convenablement cette vacuité relative du jeu politique. Cette dialectique du "plein" et du "vide" caractérise pour une large part le prolifique, expression médiatique de lapparence, qui est proprement une manifestation dimpuissance et un formalisme juridique improductif . La prolifération des partis est loin de signifier que la scène politique sénégalaise est occupée par autant de forces concurrentes. Beaucoup de ces partis nexistent que de nom comme des fantômes administratifs ou des figurants. Ils napparaissent à la conscience des Sénégalais quà loccasion des élections, ou à loccasion de lémission télévisée "La Tribune des partis". Certains partis - et ils sont légion - nexistent que sous le mode dêtre là seulement et nagissent pas véritablement comme des forces de négociation et de discussion, dotées dune puissance de propositions alternatives. Ils amusent la galerie, remplissent une coquille vide et "font leffet, pour cette raison, dune décoration superflue, inutile et même gênante ; cest comme si quelquun avait peint de flammes rouges les radiateurs dun chauffage central moderne pour créer lillusion dun feu qui flambe". Lillusion du plein pour "sauver les apparences" (salvare apparentias).Cest là une figure du nominalisme administratif dont lÉtat a besoin pour établir le caractère de "positivité juridique" du régime. Une administration étatique travaille sur des étiquettes. Elle a aussi besoin du formalisme juridique pour établir lempire universel du droit positif. Ce droit na de prise sur les réalités quen les formalisant. Il me semble que le multipartisme tel quil sest développé au Sénégal et continue à se multiplier ad libitum satisfait parfaitement ce mode de rationalisation étatique. Au demeurant, ce multipartisme particulièrement fécond renforce le pouvoir en place, qui peut se targuer dêtre une démocratie pluraliste. Cependant, cette fabrication formelle confine parfois les partis au folklore et empêche lexpression dun multipartisme alternatif. Il y a derrière cette technique juridico-administrative toute une stratégie déparpillement et daffaiblissement de lopposition. Le pluralisme multipartisan, à travers ses différentes versions, a brisé le dynamisme de lopposition clandestine dans les années 1970-1975. Il a accentué la fragmentation de lopposition par la multiplication des lieux du discours politique et servi la mainmise hégémonique du Parti Socialiste et de son chef, le Président Abdou Diouf. On peut sétonner, par exemple, de la surreprésentation des tendances "gauchisantes" sur la scène politique : environ une dizaine, soit près de la moitié. Cest à croire que Marx sacclimate bien sous les "Tropiques" sénégalaises, pourtant très fortement irradiées par les soleils dun Islam confrérique . De fait, la doctrine marxiste de la lutte des classes sociales na pas manqué de séduire une large frange de lintelligentsia sénégalaise. La gauche marxiste était très dynamique, surtout dans le milieu universitaire, dans les années 1970-1975. Mais une fois parvenue à la visibilité officielle, elle a perdu de son mordant et sest éparpillée en des groupuscules plus ou moins consistants. Souvent, cette fragmentation sest faite sur le modèle de la paramécie, par scissiparité : des partis politiques sont nés de la scission, non pas par suite de désaccords idéologiques fondamentaux, mais pour des questions de préséance personnelle. Mécontents dêtre évincés de leur position institutionnelle, il est arrivé que des individus rompent avec la discipline du parti dorigine et créent leur structure, avec une ambition révisionniste .Dans le même sens, Senghor écrivait déjà en 1959 dans une réponse à une lettre du PAI, appelant à l'unité des partis politiques : "tout mécontent fonde un parti pour lancer ensuite un appel à l'unification.". Cette tendance à la scission est en réalité un jeu stérile parce qu'elle favorise la reproduction du même. La multiplication désordonnée des pôles du pluralisme, au lieu de susciter une dynamique d'argumentation autour de l'élaboration de projets alternatifs, crée au contraire des forces dinertie ou de "stasis". Au bout du compte, cela se répercute sur la vie politique sénégalaise et la rend parfois plate et morne. Comme en une "saison danomie" (Wole SOYINKA)... Un tel multipartisme, à quoi sert-il ? Et surtout, à qui profite t- il ? Lémiettement de lopposition est certes une stratégie du Parti au pouvoir, mais cela nen rend pas compte totalement. Il y a aussi lincapacité de lopposition à se situer comme alternative crédible et à innover dans son discours et dans sa pratique. A telle enseigne que lopposition semble ne pas pouvoir assumer les enjeux de la démocratie pluraliste. Son efficacité est limitée par la trop grande variété répétitive de sa composition, son absence de cohésion. Tout compte fait, le multipartisme a sans doute permis léclosion des libertés fondamentales au Sénégal, notamment lévolution du cadre juridique vers un État de droit (encore timide et fragile), mais il saffirme comme un pluralisme improductif. Il paralyse lopposition bien plus quil ne le fortifie. Aussi, est-il tout à fait correct de penser :
Pourtant, les tentatives de regroupement de lopposition nont pas manqué (ADS, COSU, BOKK- SOPI/ SENEGAL...). Ces unions sont fragiles, car elles sont souvent conjoncturelles. De plus, elles sont exposées à des risques permanents de blocage et déclatement en raison des rivalités personnelles internes, sur fond dune querelle de légitimité et de représentativité. On pourrait expliquer léchec de lopposition par son déficit dunion et son incapacité à représenter une alternative crédible. Il y a à cela deux raisons principales : 1 - Labsence dune stratégie claire dopposition : Nous l'avons déjà souligné : les frontières entre les partis sont très perméables. La fluidité aidant, une sorte de "pensée unique" et floue, dont on a peine à cerner les contours, plane au-dessus des partis politiques, invitant les "forces vives de la nation" à se réunir autour de lessentiel. Mais, cet essentiel sacralisé, quel est-il ? Rien de bien évident. Nassiste t- on pas plutôt à une gesticulation de lindétermination idéologique, qui masque une absence de pensée et de projet de société ? Parfois, lopposition ne conteste pas sur la base de contre-propositions ou dalternatives crédibles. Et les alliances qui se nouent ne sarticulent que très peu autour dune contre-culture démocratique, visant à démanteler les structures de domination véhiculées par le pouvoir. Lopposition manque de stratégie d'alternance radicale :
2 - La querelle de leadership et de représentativité La vie politique sénégalaise, malgré la prolifération partisane, est dominée par une bipolarité : PS versus PDS. Les autres partis ont beau contester cette bipolarisation, il reste que cest une réalité incontournable . Du point de vue de la représentativité électorale, le PDS de Me Abdoulaye Wade apparaît comme le mieux organisé et le plus à même de concurrencer sérieusement le pouvoir en place. De fait, dans certaines localités urbaines, comme Thiès, il lui est arrivé de battre le PS ou, à défaut, de lui arracher des suffrages importants. Cela fait que ce parti attire plus dattention que les autres. Conscient de son poids, le PDS a tendance à agir comme le leader naturel de lopposition. Son chef, Abdoulaye Wade a conscience dêtre un interlocuteur privilégié du pouvoir et ne veut pas servir dappui aux petits partis dans la conquête du pouvoir. Il a lhabitude de distinguer entre une opposition significative et responsable (dont son parti est la tête de pont) et une opposition non significative et faisant de la surenchère ( à cette catégorie appartiennent la kyrielle de petits partis satellites du PS, comme le PDS-R, lUDS-R, le PAIM...). Wade naccepte lunité de lopposition que si chaque parti reconnaît sa représentativité :
En réalité, surtout depuis 1988, beaucoup de chefs de partis contestent au PDS la légitimité du leadership. Le Pds a beaucoup de difficulté à traduire son capital de représentativité électorale en capital de confiance de lopposition et en capacité de fédération des aspirations contraires aux discours et pratiques du Parti Socialiste. En effet, le PDS est virevoltant et ne semble pas sinscrire dans une logique de confrontation durable avec le gouvernement. A sa création, il se définissait comme "parti de contribution". Était-ce là pure tactique opportuniste pour tromper la vigilance du "Prince" de lépoque et obtenir dêtre reconnu? Nous n'avons pas de raison de le penser, mais c'était tout de même ambigu, dautant plus que le Pds ne sest pas beaucoup départi de cette ligne originelle. Il ne séloigne pas des allées du "Palais présidentiel" et du "Building administratif". Le PDS semble préoccupé à tout prix daccéder au pouvoir, soit par l "ascenseur", soit par l "escalier", comme le disait du reste Me Wade dans une interview accordée à Jeune Afrique. Récemment, son leader le définit "non comme un parti d'opposition tout court, mais comme un parti de gouvernement et d'opposition au PS" . C'est encore très ambigu. Et puisque le PDS représente un groupe important, son instabilité déstabilise lopposition et accentue la faillite de lopposition. Cest un fait que sa versatilité et son importance gênent lopposition :
Cette fragilisation de lopposition souligne, en contrepoint, la puissance du parti majoritaire. Le jeu politique est dominé par le Président Abdou Diouf, qui en contrôle les cartes maîtresses : il est, selon ses propres termes, le "Maître du jeu". Le contraire eût sans doute été surprenant, car alors que signifierait dêtre au pouvoir si lon nest pas en mesure den diriger et den inspirer la politique, en toute souveraineté ? Toutefois, là où cette domination devient problématique, cest lorsquelle fonctionne comme le symptôme dune logique unitaire ou de centralisation du pouvoir . tout en se déclarant ouverte à la confrontation des opinions plurielles. En réalité, il y a là l'indice d'une volonté assimilatrice, comparable à la "ruse de la raison" hégélienne, qui, bien qu'exposée à la dialectique historique, poursuit le destin totalitaire du "savoir absolu" Il y a là à vrai dire un paradoxe. Comment sarticule t- il ? Quels sont ses registres dénonciation ? Il sappuie essentiellement sur un "bricolage idéologique" , contenu dans lexpression de "sursaut national". Cest un appel au rassemblement des "forces vives" de la nation pour mener la "bataille du développement". Ce disant, Abdou Diouf réactive le discours de base de la construction nationale des théoriciens du parti unique et des indépendances africaines. Il se rattache à la tradition jacobine de centralisation et dintégration des différences. Fort de cette volonté unitaire, Abdou Diouf construit son hégémonie en ouvrant les portes du gouvernement à lopposition opportuniste. Il a ainsi réussi à coopter une bonne partie de lopposition et à rompre lhéritage senghorien de recrutement des élites politiques au sein du vivier du PS. Cela lui a permis davoir un autre espace de légitimation, à côté des circuits clientélistes traditionnels de son parti qu'il invita à "faire preuve d'ouverture et de tolérance en reconnaissant que l'opposition doit également avoir son champ d'action et qu'elle doit elle aussi être impliquée dans la recherche de solutions aux problèmes nationaux" . Au fond, Abdou Diouf est "maître du jeu" au prix de la fragmentation de lopposition par la constitution dune logique unitaire autour dallégeances "multi-mono" partisanes :
En somme, la compétition multipartisane est, dans une large mesure, taillée sur mesure avec des règles du jeu favorables aux élites dirigeantes. La "culture" politique du Parti Socialiste, longtemps habitué à gouverner sans partage, est marquée par les réflexes du parti unique. Le multipartisme au Sénégal est une "aventure ambiguë" (Cheikh H. Kane), une expérience fragile et "incertaine". Certes, grâce aux partis politiques le régime a évolué vers la sauvegarde de libertés fondamentales, comme la liberté dassociation, la liberté de pensée, la liberté de la presse... La vitalité de la presse privée dite indépendante (Le Témoin, Promotion, Sud-Hebdo, Wal Fadjri, Le Cafard Libéré...) ou dopposition ( Taxaw, Le Démocrate, Jaay Doole bi, Sopi, Faggaru...) en témoigne. Lavancée vers un "État de Droit" est réelle, bien que timide et fragile. Elle est en grande partie à mettre au crédit des partis. Mais, il y a toujours des "gardiens du temple" (C.H. Kane) au sein du parti majoritaire pour contrôler et freiner le processus. Une démocratie multipartisane ne vit que si elle permet la compétition régulière et fréquente des forces politiques : linstitution délections répétées et honnêtes. Selon Bernard Manin, les démocraties contemporaines sont des "démocraties représentatives" . Comme telles, elles sont différentes de la démocratie directe. Le critère spécifique de la démocratie représentative cest lélection. La méthode élective est utilisée pour sélectionner les gouvernants. Au fond, à en croire certains auteurs comme Maurice Duverger, la forme "parti politique" est née de lélargissement du suffrage universel avec la naissance des comités électoraux et des groupes parlementaires au XIXe siècle . Dès 1848, la colonie du Sénégal avait déjà élu le premier député colonial aux législatives françaises, mais c'est véritablement à partir de 1946 avec lextension du droit de vote à toutes les colonies françaises et aux zones rurales du Sénégal (la citoyenneté était réservée avant aux seuls quatre communes) que s'institutionnalisa d'une façon décisive l' "idéal-type" partisan. Toutefois, le multipartisme colonial fut loin de susciter chez les "indigènes" de réels actes de participation et de citoyenneté démocratiques. Ensuite, après les indépendances, l'on assista à une évolution irrégulière et contrariée du multipartisme. Petit à petit, surtout après la "crise de 1962", le Sénégal connut un régime de "parti unique de fait" ou de parti unifié dominant. L'UPS réussit à phagocyter ou à contrôler les autres velléités partisanes et ne déserra l'étau ("décompression autoritaire") qu'à partir des années 1970, précisément à compter de 1974. Une nouvelle ère élective vit le jour. On peut dire qu'une seconde naissance du parti politique au Sénégal eut lieu à la faveur des nouveaux enjeux électoraux. Comment se vit alors à partir de ce moment le travail des urnes ? Quels sont les percées démocratiques qui sy opèrent et les problèmes qui bloquent son évolution? 2 - La rue et les urnes : chroniques électorales Pourquoi autant de partis politiques ? Daucuns répondent que les élections constituent la raison dêtre de lactivité partisane. Cette réponse, qui se veut pragmatique ou réaliste, présente linconvénient de réduire le parti à une machine électorale ou à une simple " entreprise politique ". Le souci qui anime alors une telle formation politique est " lorganisation méthodique des masses électorales " . Priorité est donnée dans ce cas à lefficacité et au courtage sur la confrontation des idées. Cette conception est à la base de la crise du parlementarisme au XIXè siècle, selon Ostrogorski. Max Weber renchérira en estimant que le Parlement, à son époque, avait cessé dêtre un lieu de libre discussion pour devenir un champ clos de la lutte que se livrent les partis politiques devant lopinion. A la suite de Weber, le juriste Carl Schmitt insista sur ce point en distinguant la discussion et la négociation. Dans sa terminologie, la discussion "signifie un échange dopinions, dominé par la visée de convaincre ladversaire dune vérité ou dune justesse avec des arguments rationnels". La négociation, quant à elle, na pas pour enjeu de "trouver le vrai, mais de calculer et de faire triompher les intérêts et les chances de gagner." De là, Schmitt observa que "les partis politiques ne saffrontent plus aujourdhui au titre dopinions à discuter, mais en tant que groupes de pression sociaux ou économiques." . Cette remarque revêt toute sa pertinence au Sénégal. Dans le contexte du multipartisme et de la course aux votes, les partis politiques se présentent comme des courtiers politiques. Les élections sont le moyen privilégié pour obtenir linvestiture, qui permet de partager le "gâteau national" ou daccéder aux ressources sociales et économiques. De ce point de vue, opposition et majorité gouvernante peuvent être logées à la même enseigne. Il y a entre elles une différence de degré et non de nature. Ce qui les différencie, ce sont les positions de pouvoir, l'inégalité dans l'accès aux prébendes étatiques et à l'argent des milieux d'affaires. Le parti dominant a beaucoup plus dopportunités pour contrôler les richesses, entretenir ses réseaux clientélistes, distribuer des prébendes.. Les querelles électorales au Sénégal sont grosses de cet enjeu "alimentaire". : lappel des urnes au Sénégal est, à chaque fois, une répétition de "lappel des arènes" (Aminata Sow FALL), cest-à-dire, à mon avis, de la convocation à la lutte pour le contrôle des positions de pouvoir ouvrant la porte à la manducation et au clientélisme et générant constamment des batailles de rue. A cet égard, un parcours synthétique des faits et gestes électoraux me paraît utile, pour autant que les partis politiques se caractérisent, dans une large mesure, comme des organisations où s'échangent des biens politiques contre des soutiens et des votes. Les élections sont les canaux institutionnalisés du partisan et de la démocratie , par lesquels les partis revendiquent le monopole de la représentation politique légitime. 2.1 - Les élections de 1978 (26 février 1978) Ce furent les premières élections conformément au régime des partis et au nouveau mode de scrutin, inaugurés par Senghor : il n'y avait que trois partis, le PS, le PDS et le PAI. Ces élections étaient générales : elles devaient permettre à la fois de désigner le Président de la République, des députés, des conseils municipaux et ruraux. Il y avait donc quatre urnes dans certains bureaux de vote. Ce fut la dernière fois que Senghor sollicita les suffrages des Sénégalais, puisquil démissionna deux ans après. Voici les résultats :
Ces élections furent loccasion pour le PS de mettre en oeuvre sa machine électorale, longtemps éprouvée lors des campagnes davant les indépendances. Le "marketing électoral" du P.S. repose sur le système dachat des allégeances et sur de nombreux réseaux clientélistes où le griot et le marabout occupent une place de choix. Cest le monde rural qui est essentiellement visé. Les ruraux sont quadrillés grâce à ces réseaux clientélistes gérés par les marabouts, qui ne se privent pas de donner des consignes de vote ( "ndiggël") en faveur du parti au pouvoir. Un autre encadrement politique sopère par le biais dagences de développement ou de sociétés de vulgarisation et de commercialisation agricoles. Là, le contrôle se réalise à travers la gestion "néo-patrimoniale" des circuits arachidiers (ONCAD, SODEVA) . Senghor, fidèle en cela à la tradition coloniale, avait fait des marabouts des partenaires obligés du pouvoir politique. Tel est, en partie, lhéritage que Senghor lègue à Abdou Diouf en quittant le pouvoir. Les élections sous Abdou Diouf sinspireront largement de ce modèle de domination. 2.2.- Les élections de 1983 (27 février 1983) Abdou Diouf, "lhomme de Senghor", le "dauphin constitutionnel" vient dachever le mandat de son prédécesseur. Sa désignation au poste de Président nemportait pas ladhésion de tous, y compris dans les rangs du PS. Beaucoup sattendaient à ce que le successeur de Senghor fût choisi parmi les "barons", cest-à-dire les compagnons historiques de Senghor depuis 1946 ou depuis la formation du BDS en 1948. Abdou Diouf devait donc se faire une légitimité : il était contesté dans son propre parti, dautant plus que son ascension au gouvernement ne sétait pas faite par la filière partisane, mais sur la base de ses qualités de technocrate . Une fois Président, Diouf chercha tout d'abord à gagner les faveurs des syndicats enseignants, du SUDES (Syndicat Unique et Démocratique des Enseignants du Sénégal) et des différents secteurs de la société sénégalaise. L'état de grâce survint avec la loi sur l'enrichissement illicite, les États Généraux de l'Éducation, les concessions faites aux paysans... Le Chef de l'Etat se trouva aussi dans lobligation de chercher dabord à contrôler lappareil du parti. Pour ce faire, il bouleversa le mode de recrutement des élites politiques en se basant sur des critères de compétence technique.. Dans une certaine mesure, on ne passait plus du parti au gouvernement, mais inversement. Pour autant, le mode de sélection traditionnel hérité de Senghor na pas complètement disparu. Le système daffiliations ethniques, religieuses ou régionales continue à prévaloir. Pour réussir en douce la succession, Diouf ménagea les anciens collaborateurs de Senghor : Alioune Badara Mbengue, Assane Seck, Adrien Senghor, Amadou Cissé Dia... Mais, au Congrès extraordinaire du P.S. des 21 et 22 janvier 1985, cette vieille génération sera évincée au profit de jeunes technocrates tels Djibo Kâ, Moustapha Niasse, François Bob, André Sonko, Momar Talla Cissé... A partir de ce moment, la circulation des élites politiques dans l'appareil d'Etat se fera dans cette classe de jeunes cadres intellectuels sortant pour la plupart de l'École Nationale d'Administration et de Magistrature (ENAM) et/ou d'intellectuels, membres de la société civile, qui ne se réclament ouvertement d'aucun bord partisan tout en étant sympathiques au PS. Parmi ces derniers ont été nommés ministres Ibrahima Fall, Professeur de Droit Public, Doudou Ndoye, avocat et ancien du PDS, Iba Der Thiam, Professeur d'histoire et syndicaliste. La perspective des élections donna loccasion de renforcer toutes ces stratégies dhégémonie par le contrôle des appareils politico-bureaucratiques, par la réactivation des réseaux clientélistes ruraux sous le regard bienveillant des confréries maraboutiques. Encore une fois, comme cétait le cas en faveur de Senghor, Diouf était assuré du plébiscite maraboutique (soutien de Serigne Abdou Lahat Mbacké, Khalife général des Mourides) . Dautres formes de clientélisme apparurent. Ce furent les groupes de soutien. Ils furent nombreux et actifs, "experts ès propagande" :
Ces associations étaient de composition diverse. Certaines étaient dorigine intellectuelle, revendiquaient une adhésion rationnelle à laction du Président Abdou Diouf et prétendaient donc partir dune analyse de la réalité sociale, politique et économique. Dautres regroupaient des femmes, des ruraux, des individus appartenant à la même région que Abdou Diouf, des griots... bien que différents, ces groupes fonctionnaient selon une logique commune, celle du "soutien mercenaire" , caractérisée par le courtage politique, la négociation et lachat dallégeances partisanes. Quelle fût élitiste, idéologique, ethnique, régionaliste ou traditionnelle, cette pratique sinspirait dune culture dencensement du prince. Elle se déploya, soit sous la forme dune science opportuniste cherchant les allées du pouvoir et de la promotion, soit sous la forme dune rhétorique dithyrambique, ponctuée déloges sur la compétence du chef ou de récits généalogiques attestant que le Prince était "bien né". Abdou Diouf eut droit à ces louanges. Quelles vinssent des intellectuels ou des professionnels de la légende, ces louanges participèrent dun processus de fabrication dune mémoire socio-historique et politique. Lintellectuel qui consentait à cela, quil fût universitaire ou journaliste, jouait le personnage du "griot" (gewël), un diseur de bonnes paroles. Il importe de saisir la place primordiale de ce "personnage" dans la construction et la mobilisation des réseaux de clientèle :
Fort de cette batterie propagandiste, Abdou Diouf devança de loin ses adversaires. Voici les résultats :
Abdou Diouf, qui avait bénéficié d'une révision constitutionnelle pour hériter du poste de chef de l'Etat fut élu et en quelque sorte légitimé. Ces résultats furent vivement contestés par lopposition, qui parla de "mascarade électorale", de "comédie grotesque" et dénonça les nombreuses fraudes et irrégularités. Le 4 mars 1983, une dizaine de partis politiques de lopposition signèrent une déclaration dans laquelle ils exprimaient leur décision "dorganiser la lutte contre la confiscation du pouvoir", demandaient lannulation du vote et lorganisation de nouvelles élections plus transparentes. A la suite du rejet de ces doléances, le Pds boycotta pour un moment lAssemblée nationale. Mais, tous ces mouvements de mécontentement ninquiétèrent pas outre mesure le gouvernement PS, convaincu de sa légitimité démocratique et accusant lopposition de ne pas accepter la défaite. Gardons en mémoire cette manifestation du contentieux électoral. Cest un fait permanent de lexpérience politique au Sénégal. Jy reviendrai, car il est primordial pour comprendre les configurations partisanes et les stratégies de composition gouvernementale depuis 1988. 2.3 - Les élections de 1988 (27 février 1988) Ce rendez-vous électoral prit place dans un contexte de crise généralisée et de violence : révolte policière des 13 et 14 avril 1987, marasme économique dû aux politiques dajustement structurel, campagne de dénonciation de la corruption (critique des "fossoyeurs du Sénégal"), débat houleux autour du code délectoral jugé anti-démocratique, bagarres entre militants du PS et ceux de partis dopposition (du PDS notamment) lors de meetings ou pour le contrôle des cartes délecteurs, grèves des élèves et des étudiants, ras-le-bol de la jeunesse... Bref, le tissu social était déchiré. Dans ce climat social surchauffé, personne ne joua lapaisement. Ce fut lescalade verbale lors des campagnes électorales : Abdou Diouf mit en garde contre la jeunesse qui soutenait lopposition en parlant de "bandits de grand chemin" et de "pseudo-jeunesse malsaine". Abdoulaye Wade rétorqua que le Sénégal était déçu par Diouf et sempara habilement des ingrédients de la crise sociale pour réclamer le changement : "Sopi", tel fut le slogan autour duquel sorganisa la mobilisation des militants et sympathisants du PDS contre le PS. Il fallait mettre fin à la "parenthèse PS dans lhistoire du Sénégal" en sopposant, au besoin physiquement, aux pratiques frauduleuses du pouvoir lors des élections. Le PS montra des signes dimpuissance et perdit quelque peu de son arrogance. Le Président sortant, Abdou Diouf, refusa le duel télévisé que réclamait Abdoulaye Wade. Faute de "face-à-face" entre les deux gros calibres de la vie politique sénégalaise, la campagne électorale sera rythmée par la diatribe verbale, mais aussi par des débordements de toutes sortes, intimidations, insultes, rixes... Visiblement, ce nétait pas le PS qui avait linitiative des opérations, mais lopposition. En outre, les querelles internes du PS générées par les renouvellements des instances de base achevaient de semer le désordre dans les rangs du pouvoir. Un fait nouveau apparut : la crise du "ndiggël" et du "modèle islamo-wolof" . Le Khalife général des Tidjanes (Tivaouane), Abdou Aziz SY, ne donna pas de consigne de vote à ses disciples. Seul, le Khalife général des Mourides (Touba), Serigne Abdou Lahat Mbacke, le fit. Mais, si jusque là, la hiérarchie mouride soutenait Diouf sans faille, cette fois-ci, lunanimité a été brisée. Serigne dame Mbackhe se rebiffa et sinscrit sur la liste du PDS. Un autre dignitaire de la confrérie mouride, Serigne Khadim Mbacke, dans une déclaration télévisée du 9 février 1988, appela à voter Wade contre Diouf :
En plus de ces leaders de la confrérie, plusieurs fidèles ont été révoltés par la consigne de voter pour Diouf, quils considéraient comme le principal responsable de la crise économique qui les frappait de plein fouet. En tout état de cause, ces contradictions ont discrédité le mercenariat maraboutique. On peut penser que lintrusion des marabouts dans les processus de démocratisation est frauduleuse et porte un coup sérieux à la libéralisation du jeu politique. De plus en plus dailleurs, surtout dans les villes, les marabouts sont désavoués dès linstant où ils choisissent de soutenir un régime décrié. Assurément, lopposition sopiste avait cette fois-ci le vent en poupe ; sa propagande rencontrait beaucoup déchos favorables dans la population, surtout dans la jeunesse, qui était franchement exaspérée par le manque de perspectives sociales. Après les élections, Me Wade et d'autres leaders de lopposition furent arrêtés. Un état d'urgence fut décrété. Il y eut le procès de Wade, accusé de menacer la sécurité de l'Etat et d'organiser la rébellion dans la rue. Tout cela était, à vrai dire, hostile à lÉtat Abdou Diouf dans sa volonté dencadrement de la démocratie ou de gestion autoritaire de la contestation. L'image internationale du Sénégal comme démocratie exemplaire et stable en fut ternie. Wade déclarait qu'il avait remporté les élections avec 58,2% contre 40,8% pour Diouf. Les émeutes urbaines étaient des réactions au verdict peu crédible des urnes. Cette violence donnait le signal dalarme du discrédit de la classe politique dans son ensemble, cest-à-dire de la faillite du multipartisme. La volonté de "Sopi" nétait pas nécessairement une acceptation du PDS au détriment du PS. Nombreux étaient dans la population les Sénégalais qui mettaient tous les hommes politiques, à quelque bord quils appartenaient, dans le même sac. Les émeutes post-électorales se sont identifiées à la protestation du "Sopi" véhiculé par le PDS pour affirmer brutalement lexistence des exclus, des jeunes et des chômeurs dans lespace politique. Déjà, avant les échéances électorales, le mouvement spontané du "Set-Settal" en avait annoncé les couleurs :
Les résultats déçurent les aspirations au changement :
Lannulation de bulletins de vote empêcha la représentation à lAssemblée nationale des partis marxistes-léninistes, de la LD/MPT notamment. Encore une fois, il devint clair que la vie politique du Sénégal se jouait entre deux partis : le PS et le PDS. Après les contestations de la rue, il y eut une "Table ronde nationale" et des négociations entre le PS et des partis de lopposition ou se déclarant tels (même sils sont des partis satellites comme le PDS-R et le PAIM). La décrispation survint. Lopposition, même celle qui prônait le changement, na pas compris le message du Sopi quarticulait la jeunesse. Et la brèche qui sétait produite dans le consensus national, grâce aux émeutes de février-mars 1988, se referma bien vite au profit dune nouvelle entente retrouvée. On allégua, pour légitimer ces retrouvailles de lopposition et du pouvoir, le sens sénégalais du dialogue et du compromis : la démocratie sénégalaise est une "dissoocratie" ("dissoo" en wolof = concertation), une démocratie d'arrangements, au fond un jeu de ruses comme entre Leuk-le-lièvre et Bouki-lhyène. Le mythe du dialogue et de la cohésion sociale ! Cette culture mène à limpasse. Non seulement elle accentue la fragmentation de lopposition, mais aussi elle hypothèque les chances dune alternance démocratique. Après des pourparlers, lopposition - le PDS, le PIT, la LD/MPT, le PDS-R - obtint des "fauteuils ministériels". Cétait, disait-on, pour éviter le chaos et pacifier le pays. On parla alors de "gouvernement de majorité présidentielle élargie". Il faut se rendre compte que cette tactique de cohabitation gouvernementale est un héritage du jacobinisme, caractérisé par lobsession de lintégration nationale. Cette volonté est réfractaire au changement politique et à lexpression contradictoire des opinions. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le multipartisme administratif est, comme laffirme Fabien Eboussi Boulaga, paraphrasant Lénine, "le stade suprême du monopartisme" .Le multiple n'est pas nécessairement contradictoire à l'un. Il peut se faire que par une stratégie sournoise l'un tende à phagocyter le multiple ou simplement lui reconnaisse une existence formelle, fantomatique et superficielle. Au Sénégal, n'y a t- il pas de cette situation paradoxale où le multipartisme est confronté en permanence à la culture du parti unique ? Au "Pays de Ndoumbelane" , royaume de la ruse et de la malice, ne tire son épingle du jeu que qui a plus d'un tour dans son sac. : "Ndiombor ou Leuk-le lièvre" n'en manque point. 2.4 - Les élections de 1993(février 1993) Décidément, les élections au Sénégal ressemblent à un grand marché de dupes. Toutes les consultations antérieures ont été émaillées de fraudes et dirrégularités. Lopposition a compris depuis 1983 que le code électoral favorisait largement le PS et ne pouvait donc garantir la transparence et léquité de lexpression des suffrages. Par exemple, le caractère facultatif de lisoloir et donc du vote secret ne pouvait qualimenter les procédures clientélistes et encourager les manipulations. Lopposition contestait dautres dispositions du Code électoral, comme lidentification de lélecteur uniquement par la carte délecteur, en labsence de toute pièce didentité, et le dépouillement des votes par le Ministère de lIntérieur et les agents de ladministration étatique. Par dessus tout, la Cour Suprême était suspectée de partialité, puisquelle était dirigée par un ancien responsable politique PS, en la personne de M. Ousmane CAMARA. Ces problèmes furent au centre de la campagne électorale de 1988, mais lopposition nobtint pas gain de cause. Vraisemblablement, ce sont les violences urbaines de février-mars 1988 qui ont pressé le pouvoir à tendre loreille aux doléances de lopposition. Il fallut attendre la décrispation post-électorale pour satteler à une réforme du Code électoral. Le PS montra sa bonne volonté en recourant à la haute expertise juridique dun juge de la Haye, m. Kéba MBAYE. Tous les partis politiques furent associés au "toilettage" du Code électoral. Les résultats furent approuvés à lunanimité. Le Code était "presque parfait", de lavis de lensemble de la classe politique sénégalaise. Les événements de 1988 avaient laissé une psychose dans la conscience de la population sénégalaise. Les leaders des partis faisaient tout pour éviter la violence. De ce fait, la campagne électorale manqua denjeu, dautant plus que quelques mois auparavant, le principal parti dopposition, le PDS, était au gouvernement. Diouf et Wade formaient un tandem qui vivait en bonne intelligence. A telle enseigne que daucuns prévoyaient que Diouf lui offrît un poste de vice-président pour sauvegarder la belle union. Mais cétait mal compter avec les ambitions de pouvoir de Wade et du PDS. Le mot dordre "Sopi" prévalait toujours. Il était repris par une jeunesse urbaine désorientée et accusant "létat-PS" dêtre responsable du déclin du Sénégal. La "majorité présidentielle élargie" fut donc brisée. La campagne électorale ne fut pas aussi animée que les précédentes, manquant de challenge et de mobilisation. Abdou Diouf sortit victorieux une fois de plus de Wade, qui se présentait pour la quatrième fois.
La crédibilité de ces résultats fut, comme dhabitude, remise en cause. Déjà le retard dans la proclamation entretenait le sentiment de la manipulation des suffrages. Trois semaines dattente nerveuse, de blocage institutionnel des dépouillements, de révélations sur les fraudes, de guerre de communiqués... La démission du Président du Conseil constitutionnel, Kéba Mbaye, fut interprétée comme un désaveu du pouvoir, un refus de cautionner la tricherie. Lopposition et la jeunesse sopistes estimèrent avoir été une fois encore volées. Quelques manifestations de colère suivirent la proclamation des résultats, mais les émeutes navaient pas la même ampleur que celles de 1988. La jeunesse semblait résignée. Néanmoins, suite aux contestations, des leaders de lopposition, Wade et Savane, furent arrêtés et emprisonnés. Le Vice-Président du Conseil Constitutionnel, Me Babacar Sèye fut assassiné. Lexpérience démocratique Sénégal illustrait ainsi son essoufflement et sa dérive autoritaire. Ces élections, au lieu de se terminer par une claire redéfinition des forces politiques, laissaient un amer constat de vide politique. Les problèmes de la légitimité démocratique et de la confiance des Sénégalais vis-à-vis de la classe politique restaient entiers . 3 - Difficile alternance Ce serait sans doute précoce de faire le bilan de la démocratisation au Sénégal, car lhistoire na pas encore dit son dernier mot. Il est prématuré pour déclarer la faillite du système :
Il est toutefois légitime de chercher à repérer les dysfonctionnements et les impasses du jeu démocratique. Lun des problèmes majeurs de la démocratisation au Sénégal me semble être sa relative fermeture à lalternance. Elle est relative, car au plan juridique les mécanismes susceptibles douvrir au changement sont quasiment présents (élections répétées, presse indépendante, etc.). Toutefois, ces procédures restent formelles et fonctionnent à contre-courant du principe dalternance démocratique. La fragilisation des forces politiques empêche lexpression claire et efficace de projets explicites de rupture ou de stratégies alternatives. On peut observer que le Sénégal vit depuis une décennie, mais surtout depuis 1988, sur les cendres tièdes dune querelle électorale. Comme un phoenix, cette dispute rebondit fréquemment et sape la légitimité du pouvoir. Elle sert de toile de fond à la crise des institutions au Sénégal. Létat-PS cherche t-il à juguler ce discrédit dont il souffre, il noffre que des solutions mitigées, dans le sens dun replâtrage par le biais de lassimilation des élites politiques de lopposition. On peut comprendre ainsi les scénarios de cohabitation gouvernementale ou d "entrisme" (dans le vocabulaire politique sénégalais). Tout se passe comme si la victoire des urnes ne conférait pas de la légitimité au PS. et que ce dernier était toujours à rechercher la complicité de lopposition. Létat-PS serait-il grisé par lexercice solitaire et autoritaire du pouvoir ? Jusquà quand le contentieux électoral se résoudra t- il par le partage du pouvoir? Assurément, si les élections étaient transparentes, il ny aurait nul besoin délargir la majorité présidentielle. Du reste, la "main tendue" à l'opposition ne manifeste t- elle pas une stratégie sournoisement libérale et invisible visant à déjouer les velléités dalternance démocratique ? De fait, l'on peut constater quà chaque fois que lopposition participe au gouvernement, le débat démocratique s'enlise et manque de clarté, car il faut respecter la discipline du gouvernement. Il faut choisir : rester dans lopposition ou être solidaire du pouvoir. Le PIT a fait les frais de son ambiguïté, lui qui voulait, tout en restant au gouvernement, critiquer le pouvoir et se désolidariser de la gestion malsaine ("mal gouvernance") du pays. Le droit de critique est incompatible avec la solidarité gouvernementale . Le moins que lon puisse dire, cest que les ententes gouvernementales PS-opposition répondent plus à des besoins conjoncturels de pacification sociale quà une recherche dalternatives politiques et économiques. Elles ne sattaquent pas au fond de la crise de légitimité des élites politiques. Elles se font sur le dos du citoyen sénégalais et ajournent léchéance dun changement. Certes, il ne faut pas faire une fixation sur le changement. Lalternance, pour quoi faire ? Lalternance nest pas une panacée. Elle nest dailleurs pas le signe dune réelle alternative ni l'unique baromètre de démocratie. Lalternance est cependant considérée comme un critère de démocratie. Elle fait partie du jeu démocratique, mais lon aurait tort de la concevoir automatiquement, au point quun pays qui ne connaîtrait pas lalternance serait non démocratique. Il serait, à mon avis, plus judicieux de voir pourquoi lalternance na pas eu lieu et en quoi les facteurs de sa non advenue sopposent à lidée de la démocratie. Dans le cas du Sénégal, plusieurs raisons peuvent expliquer la difficulté de lalternance. Jen isole ici principalement trois : 1) Lini (é)quité du jeu électoral Les règles du jeu sont largement favorables à lélite socialiste au pouvoir, qui garde encore, à bien des égards, les réflexes autoritaires du parti unique. Le code électoral, malgré les différentes réformes quil a subies, reste un mécanisme juridique au service de la machine électorale du PS. Une réforme dite consensuelle a été adoptée en 1993, mais le code électoral a montré des lacunes évidentes pendant les consultations de 1993. Un Code électoral "presque parfait" ne garantit pas une compétition électorale équitable tant quil reste soumis à la manipulation de ladministration. L'insécérité du scrutin, mal chronique de la vie politique sénégalaise, sape la légitimité des prétentions démocratiques du régime au pouvoir. L'installation d'une Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), revendiquée avec force par l'opposition, pourrait s'avérer nécessaire pour restaurer la sécurité juridique des élections et la confiance. Sans élections transparentes, il ne peut pas y avoir d'alternance démocratique. 2) La non-visibilité de projets alternatifs de société Il y a lieu de se demander sérieusement s'il y a un réel débat idéologique au Sénégal. Il n'est pas clair pour l'électeur moyen sénégalais que ce que les partis proposent soit réellement différent. Presque tous les partis se réclament du socialisme démocratique et se positionnent comme des partis "attrape tout" ("catch-all-parties") selon l'expression du politologue Kircheimer. Sans doute, dans un pays où l'analphabétisme est élevé, le clivage idéologique est de peu d'importance. Il n'intéresse que les intellectuels, mais ce qui est susceptible par contre d'intéresser l'ensemble de la population c'est l'expression d'alternatives claires. En l'absence de telles propositions, le débat politique tourne bien souvent à vide et le vote se fait selon le répertoire des allégeances primordiales (famille, ethnie, religion, région...) . Par ailleurs, les frontières entre les partis sont devenues fluides du fait de l'éparpillement de l'opposition, de sa grande fragilisation et de l'ambiguïté du jeu politique. 3) Le déficit de citoyenneté Quoi qu'en dise le discours officiel et en dépit des mécanismes juridiques qui ont été mis en place, l'expérience politique sénégalaise est fragile . Elle est souvent en crise. De plus, le clientélisme et le contrôle de l'appareil d'Etat par le PS ne permettent pas la libre participation des populations, rurales en particulier, à l'élaboration et à la prise des décisions qui les concernent. Les populations sont faiblement impliqués dans les institutions politiques. Les récentes mises en oeuvre des politiques de décentralisation et de régionalisation peuvent laisser espérer une possible émergence d'un pouvoir local et l'exercice d'une citoyenneté active. A travers cette éventualité se profile la problématique de la société civile et des relations entre les partis politiques et les citoyens. Il est sans doute excessif de penser que les Sénégalais sont des spectateurs apathiques et complètement désabusés, qui se contentent de "regarder Abdoulaye Wade qui surfe avec Habib Thiam (et Abdou Diouf), Habib Thiam (et Abdou Diouf) qui surfe avec l'autre" . Il existe de cela, mais l'on peut aussi noter quelques mouvements protestataires et d' "indocilité" qui travaillent en profondeur la société sénégalaise. Par ce biais, se forment dautres espaces dexpressions où certains acteurs sociaux se manifestent et subvertissent le champ politique traditionnel, parfois dune manière non pas détournée mais ouvertement agressive ( Cf. lirrédentisme diola en Casamance et les actions collectives du mouvement des "Moustarchidines Wa Moustarchidat").Ce sont les grèves des travailleurs, les émeutes urbaines, les mouvements de jeunes (étudiants surtout) , les revendications paysannes ... On peut remarquer cependant que souvent ces mouvements d'indiscipline se déploient de façon fluide et chaotique et ne permettent pas à long terme une participation constante et forte à la réalité politique . Et alors se creuse davantage le divorce entre les partis politiques et les citoyens. Certes, il existe des liens , mais ils sont le plus souvent d'ordre électoraliste et clientéliste. La fameuse "revanche des sociétés africaines" existe déjà au Sénégal, mais elle est fort problématique, car elle demande à être consolidée. La citoyenneté est à advenir, déjà là et pas encore. Au moins, elle est possible. ET ALORS ? Lanalyse du multipartisme au Sénégal a contribué peut-être - nous l'espérons - à montrer que la démocratie ne saurait se réduire à la gesticulation des partis politiques. Certes, le pluralisme partisan est une condition indispensable du jeu démocratique, mais il nen est pas le critère le plus décisif. Le multipartisme peut même être un obstacle à la démocratisation quand il fonctionne comme un instrument dentreprise politico-administrative au service de la lutte hégémonique délites politiques en crise de légitimité. Le multipartisme au Sénégal na pas résolu les problèmes de légitimité démocratique et de confiance du peuple envers les forces politiques. Lexpérience démocratique sénégalaise manque de souffle, de capacité créatrice et mobilisatrice parce quelle nest pas un projet sociétaire auquel participent des citoyens informés de leurs droits et devoirs. Elle répond plutôt à des stratégies de pacification sociale et à un schéma de "pacte" entre les élites politiques. Robert Fatton a bien vu cela quand, empruntant un concept gramscien, il qualifie la démocratisation au Sénégal de "révolution passive", définie comme :
Quest-ce à dire ? Cest dire que linstauration de la démocratie multipartisane au Sénégal participe en partie dune politique dhégémonie douce de la classe dirigeante, consistant à échanger la force autoritaire contre des stratégies de libéralisation. En fait, cette "ouverture", bien que réelle, a quelque chose de paradoxal, car le système politique étouffe le développement du potentiel critique de ladversaire. Les réflexes autoritaires subsistent toujours, même s'ils ont du mal à déterminer totalement l'évolution de la vie politique sénégalaise. Si le processus de libéralisation politique répond à une volonté de survie de la classe politique, alors le multipartisme semble dévoyé dès le départ. Il apparaît comme un "bricolage de crise" sappuyant non sur des bases citoyennes mais sur un projet éminemment problématique, car mettant en cause la démocratie, le pluralisme, la représentation. Marc Sadoun et Jean-Marie Donegani ont bien mis le doigt dessus. Pour eux, les partis constituent un lieu exemplaire de révélation et de figuration des difficultés de la politique moderne nées du postulat dune séparation de lÉtat et de la société ainsi que dune antériorité et dune primauté de lindividu sur la collectivité. Si les partis politiques ont du mal à se parer dune légitimité démocratique, cest quils occupent une position ambiguë, celle dun entre-deux, entre le politique et le social, entre lexigence dunité et lévidence de la multiplicité. Cette ambiguïté devient encore plus troublante quand les partis politiques sont des instruments de saturation de lespace politique dans une situation de vide . Tout compte fait, les partis sont des expressions nécessaires du pluralisme. Ils sont les lieux darticulation de la société civile et de la société politique et sont censés permettre la participation active du citoyen au jeu démocratique. Cependant, ils passent aussi pour des pièces encombrantes qui grippent le libre jeu des institutions, car "lorganisation permanente devient une fin à laquelle on finit par tout subordonner". Les partis en viennent à fonctionner alors comme des sociétés closes, où les intérêts privés priment sur les considérations publiques. Ainsi se consomme limperfection de la démocratie multipartisane. Ce caractère inachevé ne se réduit pas aux aspects institutionnels ou organisationnels de la démocratie. Il touche même les acteurs, lesquels sont à distance de lidéal quils se font de la démocratie. Mais ce problème est structurel et inévitable, car la démocratie est un horizon et une issue contingente. Dès lors, comment penser le partisan autrement quen situation dincertitude et de crise ? En Afrique et au Sénégal, ce concept de "crise" draine dautres représentations, qui évoquent les moments dimpasse sociale, de déchéance et de disette économique. La démocratisation prend place dans cet environnement où, comme le dit Achille Mbembé, le "conflit du manger" est l'une des modulations politiques les plus prégnantes. Il nous semble par ailleurs que le problème le plus crucial auquel le processus de démocratisation se trouve confronté est celui de la paupérisation croissante des citadins comme des ruraux, l'émergence de formes pernicieuses de marginalisation sociale qui engendrent beaucoup de laissés-pour-compte (chômeurs, jeunes, femmes, réfugiés...) et le déclassement international d'économies sous ajustement structurel. En même temps, l'on peut observer la persistance de pratiques d'accaparement des richesses et de "privatisation" de l'autorité politique. Il y a assurément là de la matière pour construire une économie politique et morale de la démocratisation. On pourrait ainsi détourner quelque peu le regard des partis politiques pour s'intéresser davantage aux autres formes de représentation démocratique, que sont les groupes d'intérêts de classe, sectoriels et professionnels,et analyser la signification et/ou la vacuité de la démocratie en ces "temps de désenchantement idéologique généralisé" et de précarité économique. Néanmoins, en dépit de toutes les déceptions et ambiguïtés du jeu politique, la démocratie multipartisane apparaît pour le moment comme la procédure la plus crédible pour légitimer les gouvernements. Au Sénégal en tout cas, le théâtre auquel se livrent les acteurs politiques n'est ni une comédie de mauvais aloi ni une vaine tentative de simple survie de la classe dirigeante. Les stratégies du pouvoir comme de l'opposition, quoiqu'imparfaites, traduisent une volonté réelle d'enraciner la démocratie. N'assiste-on pas au difficilement accouchement de la liberté plurielle, malgré les fréquentes manigances de la ruse unitaire ? L'habileté et l'imagination des hommes politiques sauront-elles faire de la démocratie l'unique jeu ? C'est sans doute à ce prix que la construction démocratique se consolidera dans les institutions publiques et rapprochera davantage les partis des citoyens. Mais, c'est là un travail de longue haleine.
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