LE JOURNAL TELEVISE ET L'INFORMATION POLITIQUE

 

par Arnaud MERCIER

Docteur d'Université en Science Politique
Université de Nice

 

Répondre à quelles questions ?

Voilà longtemps que je pense que la télévision a pris trop d'importance dans la société et que les accusations contre "les médias" sont devenues trop courantes, pour accepter l'attitude de nombre de chercheurs et d'universitaires qui méprisent cet outil, tant comme objet de consommation que comme objet d'étude, et qui le jugent à l'emporte-pièce.

J'ai donc choisi de comprendre les processus de fabrication télévisuelle plutôt que de tomber dans l'anathème ou au contraire dans le culte de la communication, en consacrant ma thèse à l'étude du journal télévisé (thèse soutenue en novembre 1994 à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris). Mon tout premier but était de démontrer l'inopérance de la "théorie du complot" pour expliquer l'information télévisée, en soulignant la multiplicité des facteurs explicatifs. Les journalistes ne sont pas, contrairement à ce que pensent les chercheurs du Glasgow Media Group notamment, d'abord guidés par des considérations idéologiques et partisanes, qu'ils tentent de faire passer insidieusement. Il faut plutôt, à mon sens, mettre en évidence les facteurs structurels et interactionnels qui déterminent l'activité journalistique télévisuelle. Ceci m'a conduit à m'interroger plus largement sur la place qu'occupe le journal télévisé dans la vie démocratique. La télévision est-elle la forme renouvelée du forum démocratique ? Quelle place le journalisme de télévision finit-il par avoir dans le fonctionnement du jeu politique ?

Orientations théoriques

Il est impossible de répondre à ces questions sans étudier de près le contenu des informations et sans dégager les structures interprétatives qui guident les journalistes dans leur présentation quotidienne de la politique à la télévision. Cela m'a conduit à étendre largement les champs d'investigation, de façon à avoir une vision globale des principales logiques à l'oeuvre dans, pour et autour du journal télévisé. Je suis donc allé vers des disciplines extérieures à la science politique, comme la narratologie ou la sémiologie, outils utiles pour décrypter les processus généraux de communication politique.

Ma recherche emprunte donc les voies ouvertes par plusieurs chercheurs ou groupes de recherche. La volonté de resituer le journal télévisé dans ses logiques internes et non politisées de fonctionnement s'inscrit dans le prolongement des travaux menés en sciences de l'information et de la communication. Le souci d'expliquer le contenu de l'information par une sociologie du journalisme trouve ses racines dans les travaux de Rémy Rieffel, de Roland Cayrol et de Jean-Gustave Padioleau pour la France, et de Philip Schlessinger, Michael Schudson ou encore Gaye Tuchman pour les travaux anglophones. L'intérêt pour la question de la place prise par les journalistes dans l'espace public provient de la familiarité acquise avec les travaux effectués au laboratoire Communication et politique du CNRS et publiés dans la revue Hermès. Mais cette approche, qui place les journalistes au coeur même du processus démocratique, mérite d'être complétée par les nombreuses réflexions de Jay Blumler et Michael Gurevitch sur la communication politique, ainsi que par des points de vue plus critiques comme ceux de Peter Dalhgren. Mes travaux sur l'analyse de contenu doivent quant à eux beaucoup aux lectures de la revue canadienne Communication - Information, ainsi qu'aux études d'Eliseo Véron, de Stuart Hall ou Paolo Mancini. Ces études, sans partir du même postulat, permettent chacune de dégager un ou plusieurs traits dominants du traitement télévisuel des faits, qu'il convient de mettre en cohérence. C'est ce travail de rassemblement de perspectives séparées que j'ai mené, en apportant pour ciment quatre éléments qui sont : l'histoire récente de la profession, sa trajectoire identitaire singulière, ses rapports ambivalents avec le pouvoir politique et enfin, la mise en évidence du rattachement des journalistes aux catégories d'entendement du sens commun, au sens où l'entend Clifford Geertz.

Problèmes méthodologiques

Pour mener à bien cette démonstration, j'ai mobilisé de multiples outils méthodologiques. J'ai mené une enquête dans la rédaction d'Antenne 2 gr‰ce à une présence régulière dans les locaux pendant un mois et demi. Il s'agissait, en s'inspirant des méthodes ethnographiques, de suivre l'élaboration d'un journal télévisé du début jusqu'à la fin, en observant puis en interrogeant l'ensemble des personnes liées à l'élaboration d'un journal et au bon fonctionnement d'une rédaction. La plupart du temps, ces observations étaient ponctuées par un entretien selon un questionnaire modulable. J'ai également pu suivre des équipes du service politique en reportage, à l'Assemblée nationale. Cette méthode a permis à la fois d'observer les interactions concrètes entre hommes politiques et journalistes et de remarquer l'importance des discussions - et parfois des échanges d'informations - entre confrères dans les phases d'attente. Le cadre, moins contraignant que celui de l'interview dans un bureau, permettait également d'avoir des discussions plus informelles avec les journalistes et les techniciens présents, qui se livraient alors plus volontiers, car il est un fait que les journalistes ne sont pas une population facile à étudier. Soit ils sont sur la défensive et acceptent mal l'enquête, soit ils répondent facilement, mais connaissent trop bien les ficelles de la situation d'entretien pour ne pas savoir manier à leur tour une certaine langue de bois.

Il convient par conséquent, de mettre ces discours en perspective avec différents propos publics tenus par les principaux journalistes de télévision : entretiens publiés dans la presse ou autoprésentation du métier dans des livres grand public. Autant de lieux où un journaliste cherche à valoriser la profession dans son ensemble. Furent utilisées, aussi, les présentations du métier faites dans les manuels de téléjournalisme, dans les ouvrages ou les revues à visée pédagogique. Cette étude tend donc à mettre en évidence la nature des discours justificatifs tenus sur la pratique et sur la profession, dans un but de valorisation et d'identification collectives.

J'ai également cherché à déterminer les influences du passé sur les situations présentes. J'ai donc étudié certaines archives du Syndicat national des journalistes, pour étudier le moment d'institutionnalisation de la profession de journalistes dans les années 20 et 30, en approfondissant cette réflexion dans un article paru dans la revue Hermès. J'ai également obtenu auprès des Archives nationales l'autorisation de consulter, par anticipation, certains fonds déposés par Jacqueline Baudrier et concernant les services de direction de l'ORTF entre 1968 et 1975.

En ce qui concerne la constitution du corpus, une troisième méthode de recherche fut sollicitée. Il s'agissait d'enregistrer les journaux télévisés de 20h., pendant tout le mois de janvier 1991, sur les trois chaînes en même temps, à l'aide de trois magnétoscopes. J'ai ainsi constitué un corpus de documents audiovisuels représentant des dizaines d'heures d'information télévisées sur lesquels travailler. Afin de rendre ce corpus plus stable et accessible à tous, j'ai choisi de restituer une sélection de ces reportages télévisés en photos, à la fin de mon livre. Le mode d'élaboration et de traitement de ces données iconographiques n'est pas sans poser d'épineux problèmes méthodologiques.

Pour prendre du recul face à l'image télévisuelle, il faut d'abord la resituer dans un contexte global, sans se contenter d'une analyse de contenu linéaire, d'où la nécessité, de faire une sociologie des producteurs, mettant en avant leur identité social et politique, leurs rapports conflictuels avec le pouvoir politique, la volonté de se revaloriser, de plaire au public, etc. Ensuite, il faut pouvoir "décortiquer" l'image, étudier ses rapports avec le commentaire, s'abstraire de la mise en scène qui nous est donnée. Cela impose d'utiliser des principes méthodologiques rigoureux, car plusieurs questions délicates s'offrent alors à nous. La première est celle du sens de l'image.

En effet, il n'existe pas de sens intrinsèque à l'image. L'image n'est pas porteuse d'un sens univoque, que la "bonne lecture" pourrait élucider, et qui ferait du sémiologue le seul détenteur de l'interprétation légitime. C'est dans le regard de chacun, dans la confrontation avec autrui, que l'image prend sens. Si elle fournit bien une amorce de sens, elle ne peut être considérée comme un univers clos, exempt de toute interprétation. Ceci se vérifie chaque jour dans les multiples débats sur les interprétations iconographiques, opposant des individus pourtant confrontés à la même image. Cette irréductibilité des points de vue tient au fait que l'image est par essence polysémique, et qu'elle n'acquiert son sens que dans l'interprétation, chacun important sa personne, son histoire, ses affects dans la lecture qu'il propose. A ce titre, l'analyse de l'image télévisuelle nécessite une grande vigilance et un travail laborieux, car, en sus des difficultés inhérentes à toute analyse iconographique, l'image télévisuelle ajoute ses obstacles propres :

- Il n'y a pas une image, mais un flot d'images en mouvement.

- Le journal télévisé est une succession de séquences dont la seule unité réelle est de "faire l'actualité", c'est-à-dire, selon la justification tautologique des journalistes, de mériter d'être au journal télévisé.

- En plus de l'image, la télévision ajoute le son, c'est-à-dire le générique, les musiques, les bruits et les discours.

- Enfin, il y a de plus en plus d'images dans l'image au sein du journal télévisé. Les incrustations, logos et autres images électroniques surchargent l'écran.

Tous ces éléments sont porteurs d'une plus ou moins forte signification, et font de l'image télévisuelle un support saturé de "sens". Il peut submerger le chercheur si l'on n'instaure pas une certaine distance vis-à-vis de ces différents supports signifiants.

L'autre difficulté majeure tient à ce que toute image est polysémique parce qu'elle contient la plupart du temps plusieurs sèmes que l'on ne retient pas tous avec la même saillance. La charge affective que comporte, pour chacun, telle ou telle image en rend une plus visible que l'autre, par exemple. Le détail que l'on ne perçoit pas, devient significatif pour autrui. Le spectre de l'image est large, puisqu'il s'étend des sensations visuelles immédiates aux réflexions intellectuelles en passant par les registres de l'inconscient et du fantasmatique. De plus, l'image n'obéit pas aux mêmes exigences logiques que la pensée verbalisée. Les relations entre les éléments qu'organise l'image sont faites de continuités et de simultanéités, sans hiérarchie logique, alors que l'exposé discursif implique nécessairement une successivité orientée. Heureusement, le journal télévisé offre, moins de prise à une pluralité d'interprétations possibles, puisqu'il se veut un acte communicationnel à portée d'abord descriptive et cognitive. L'image n'est toujours pas porteuse d'un sens autonome et intrinsèque, mais elle est le véhicule d'une intention communicative clairement affichée, tendant à présenter le locuteur comme un simple intermédiaire et retranscripteur d'une réalité qui le dépasse. Pareil postulat guide l'interprétation de chacun, et limite le champ des possibles. C'est à partir de ce que j'analyse comme un pacte de communication spécifique, conclu implicitement entre téléspectateurs et journalistes, qu'il devient possible de présenter une sociologie de l'image, où le sens affleure essentiellement de la connaissance des intentions qui font agir les producteurs de l'image.

Principales conclusions

A partir de ces préceptes méthodologiques, je me suis donc appliqué à décrire les différents facteurs explicatifs de la production journalistique, en prenant en compte d'abord les contraintes de l'outil télévisuel (financières, techniques, concurrentielles), puis le poids de l'histoire dans la définition d'un modèle professionnel spécifique et l'attitude des journalistes face à la perte de crédibilité et d'identité qui les frappe et qui remet en cause ce modèle. Enfin, j'analyse les rapports problématiques que les journalistes de télévision entretiennent avec le pouvoir politique. Ces différents facteurs entrent en interaction et délimitent le mode de traitement de la politique au journal télévisé. Les contraintes de temps conduisent ainsi à ne s'intéresser qu'aux déclarations et autres actes officiels, sans se soucier de mettre en avant des processus souterrains de décision, par exemple. La contrainte de l'utilisation des images appauvrit considérablement cette entreprise journalistique et conduit à écarter de multiples sujets pourtant d'actualité, mais peu ou pas du tout redevables d'une mise en récit filmique. Par ailleurs, la réponse identitaire produite par l'élite des journalistes télévisés face à la remise en cause qui les assaille met en avant une mission de service du public et du bien public, qui ferait des journalistes de télévision des gestionnaires de l'accès à l'espace public. Pareil postulat conduit les rédactions à s'intéresser, essentiellement, aux agissements politiques qui se déroulent sous l'oeil d'une caméra et qui correspondent aux canons du genre télévisuel. L'espace public est alors confondu avec l'une de ses facettes, à savoir l'espace communicationnel. Ce phénomène est d'autant plus net que les journalistes et les principaux acteurs de l'actualité, singulièrement politiques, sont liés, après un long passé conflictuel dont je restitue les étapes, par des sentiments de méfiance et de peur réciproques mais aussi par des pratiques de promotion croisée, autour d'intérêts communs à jouer le jeu de la médiatisation de l'activité sociale et politique. Mais dans cet échange avec les élites, les journalistes ne peuvent se couper de leurs publics. Ils cherchent donc à fédérer les publics les plus divers. Pour ce faire, ils axent leur présentation autour de certains dénominateurs communs minimaux, en empruntant les catégories de jugement du sens commun et les ressorts du genre narratif. Ces présentations sont en partie en contradiction avec leur objectif de valorisation de la chose publique et avec l'identité collective socialement et déontologiquement responsable qu'ils mettent en avant.

J'ai donc voulu montrer comment les journalistes de télévision arrivaient peu ou prou à surmonter ces diverses contradictions, en présentant une image de la politique faite de neutralité apparente et de jugements de valeurs implicites ; de relative agressivité face aux hommes politiques sur la forme et de déférence institutionnelle sur le fond ; de mise en scène appuyée de leur fonction de gestionnaire de l'accès à l'espace public avec pourtant une réelle pauvreté informative sur les débats qui animent la société.

Pistes à poursuivre

Les prolongements de ce travail peuvent se faire dans deux directions. D'abord dans un sens horizontal, en comparant le travail des journalistes de télévision français avec ce qui se passe dans d'autres pays. Didier Oti devrait d'ailleurs publier un ouvrage chez l'Harmattan, en 1998, où il compare les rédactions de télévision d'une chaîne française, québécoise et camerounaise et la place de cette information dans chacune des sociétés. L'autre ouverture est plus verticale. Il s'agit d'approfondir la question de l'information télévisuelle à travers la place que celle-ci occupe dans les pratiques des téléspectateurs. Il s'agirait donc de se placer du point de vue de la réception, et de se demander ce que ceux qui regardent le JT en font. Est-ce leur seule source d'information ou bien ont-ils des compléments d'information ? Comment le regardent-ils : avec attention ou sans passion ? Comment les élites politiques regardent ou non le journal télévisé ? Autant de questions qui doivent aider à saisir la fonction sociale remplie par cette institution qu'est devenue le journal télévisé dans la plupart des pays démocratiques.

 

Bibliographie ( principales publications personnelles sur le sujet).

Le journal télévisé. Politique de l'information et information politique. Paris, Presses de Sciences Po, 1996, 345p.

"Permanence et déplacement de la critique du journal télévisé" in d'Almeida, Fabrice (textes réunis par), La question médiatique. Les enjeux historiques et sociaux de la critique des médias, Paris, Seli Arslan, 1997, pp. 65-76.

"Journal télévisé et citoyens : la rupture du contrat de confiance", Témoins, n¡8, printemps 1997, pp. 27-39.

"L'institutionnalisation de la profession de journaliste." Hermès, n¡13-14, juillet 1994, pp. 219-235.

"Mobilisation collective et limites de la médiatisation comme ressource. L'exemple du mouvement pacifiste de 1991 à la télévision française." in Fillieule, Olivier (Dir.), La mobilisation des groupes sociaux en France, Paris, L'Harmattan, 1993, pp. 211-259.

"Médias et violence durant la guerre du Golfe." in Braud, Philippe (Dir.), La violence politique dans les démocraties européennes occidentales, Paris, L'Harmattan,1993, pp. 377-388.